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Se dressant dans la nuit, luit un sanctuaire.
Je passe son seuil, que m'éclairent des flambeaux.
Une antique senteur, draperies en lambeaux,
M'apparaît un cercueil, trônant dans l'ossuaire.

Tout de marbre travaillé, de pierres orné,
Il émane dans l'ombre, d'un éclat suranné.
Des étoffes l'entourent comme mille idées sombres,
Ma torche le dévore, mille reflets je nombre.

Quand la dalle se déplace, mon c½ur se glace,
Une main livide, les ongles écorchés,
Saisit la pierre froide, des ombres jetée.

Une noire chevelure sort de l'abyme,
Un langoureux regard, lueur de crime.
De marbre ses bras, d'une étreinte elle m'embrasse.
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# Posté le dimanche 07 février 2010 14:47

Le corbeau

Le corbeau

Un bel oiseau d'hiver, le bec relevé
Il picore, joyeux, ses plumes illuminées.
Son plumage d'ébène, forme un sombre réseau
Posé sur la neige, il palpite, le corbeau.

D'un rouge chemin il se tient près du seuil,
Il scrute la neige livide, la chair blanche,
D'un bras étendu il se tient sur la manche,
En son bec charognard, il savoure un ½il.

Ses serres écarlates, baignent de vermeil.
Enfoncées dans les chairs et meurtrissant la peau,
La creusent en sillons la déchirent en lambeaux.

Le corbeau festoie, festin d'un corps naguère beau,
Putréfaction aride d'un fertile terreau.
Une charogne vidée, d'un corbeau la merveille.
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# Posté le vendredi 05 février 2010 14:46

Critique Cinéma : Dark Water

Dark Water est le remake américain du film d'horreur japonais du même nom, réalisé par Hideo Nakata et sorti en 2002 ; le réalisateur du célèbre « The Ring ». La version japonaise originale était adaptée d'une nouvelle de l'écrivain Kôji Suzuki, l'auteur du roman « Ring » dont a ensuite été tiré le film.
La version américaine de Dark Water, réalisée par Walter Salles, a suivi peu de temps après la version japonaise, elle fût visible dans les salles sombres dès 2005. Inspiré d'un film lui-même adapté d'une ½uvre écrite japonaise, l'on pouvait s'attendre à une horreur à l'asiatique; plus subtile et sous-jacente que celle de la majorité des productions américaines aux litres d'hémoglobine. Alors, qu'en est-il de cette version US ?


Le scénario prend place dans un cadre contemporain : Dahlia Williams, jouée par Jennifer Connelly, vient de se séparer de son mari et cherche à s'installer dans un nouvel appartement avec sa fille, Cecilia, dont elle tente à tout prix de conserver la garde tandis que son mari veut la lui soutirer. Elle trouve un logement non loin de Manhattan, puis un nouvel emploi – tout semble s'arranger pour le mieux.

Mais bientôt l'appartement s'avère être le lieu de manifestations inquiétantes ; de l'eau brunâtre coule du plafond, Dahlia entend des bruits venant de l'appartement du dessus, censé être vide... Et sa fille, Cecilia, l'inquiète de plus en plus, elle s'adresse à une amie imaginaire : Natasha.

L'on découvre rapidement que les anciens locataires du dessus font étrangement écho à la vie de Dahlia. Ils sont partis en abandonnant leur fille, supposant chacun de leur côté que leur fille – Natasha – était avec l'autre parent. Une mère alcoolique, comme celle qu'avait Dahlia... « Ils n'ont fait que supposer, mais ils n'ont rien fait pour savoir comment allait leur fille », dira-t-elle. Une phrase qui résume plutôt bien toute la vision pessimiste du film.

Car c'est une sombre ambiance qui sous-tend l'intégralité du long métrage ; à la manière d'un Seven, la pluie est omniprésente, donnant un sentiment d'écoulement de l'espoir, le film est perdu dans une bruine grisâtre perpétuelle, en faisant une sorte d'histoire intemporelle et oubliée entre quelques limbes de quartiers délabrés. De même, les personnages sont tout autant « liquides », ils n'ont aucun aspect fixe, si ce n'est leur fuite perpétuelle ; tout le monde ment : l'avocat de Dahlia, l'agent immobilier, le concierge de l'immeuble, l'ex-mari. Le courage est aux abonnés absents, de même que la confiance. Ainsi la seule personne sur laquelle Dahlia puisse compter, une certaine « Mary », nous n'en connaissons que la voix car sa présence se limite au domaine de la conversation téléphonique. Jamais nous ne la verrons, le seul symbole de la confiance et de l'espoir du film n'a aucune présence physique – autant dire aucune présence tout court.

L'histoire se présente alors comme une véritable spirale sans issue ; Dahlia ne peut oublier son passé, qui coule sans cesse dans sa mémoire comme l'eau du plafond. Et comme nous le voyons, quelques couches de plâtre appliquées par le concierge ne suffiront pas à arrêter les eaux noires ; de même Dahlia ne parviendra pas à échapper à ses souvenirs, ses souvenirs d'une mère qui la haïssait, qui aurait très bien pu l'abandonner comme l'a fait la mère de Natasha. Les deux adultes du 10F, l'appartement au-dessus du 9F, là où habite Dahlia, se présente finalement comme deux répliques de ce qu'étaient ses parents. Une mère alcoolique, un père qui la battait. De même que Cécilia trouve en Natasha une amie imaginaire, Dahlia y voit une image de sa propre jeunesse. D'où l'aspect terriblement enclos de l'univers du film.

Cet univers animé par la musique aussi belle que sombre d'Angelo Badalamenti, célèbre pour ses nombreuses compositions pour les productions de David Lynch – des bandes originales aussi réussies que celle de Mulholland Drive ou encore Twin Peaks. La bande-son participe dans Dark Water pour beaucoup à l'instauration d'un monde oppressant, d'une atmosphère tragique où l'espoir est limité à quelques mots sans corps entendus au téléphone. Les violons fébriles y symbolisent la recherche impossible d'un équilibre pour Dahlia et les échos de pianos sont autant d'appels au secours sans réponse.

D'un point de vue technique, la réalisation est de qualité. Desservi par des cadrages classiques mais efficaces tout du long, Dark Water n'innove pas visuellement mais assure un niveau tout à fait correct, à même de desservir toutes les idées scénaristiques. De même pour les effets spéciaux, relativement peu nombreux au demeurant, qui sont réussis et brillent au final plus par leur discrétion que s'ils avaient été surexploités. On regrettera cependant des scènes d'horreur là aussi classiques, ne surprenant pas assez le connaisseur de films d'horreur.

Quant au jeu des acteurs, c'est plus ou moins le même constat qui s'impose : Jennifer Connelly réussit haut la main dans le rôle de Dahlia, mais par sa sobriété. Au final le film se noie toujours dans des marasmes grisâtres, nul coup d'éclat, tout est sobre, tout est pâle dans Dark Water, comme un cadavre blafard de noyé. Et Dahlia perd peu à peu de sa vie, de son parfum, elle se fane comme une fleur, comme un dahlia...

Un film sombre donc, pessimiste et glauque. Aussi noir qu'un Seven, mais moins baroque. Dans Dark Water, tout est « plat d'horreur ». La morosité semble ici la règle, l'univers entier est déprimant. Tout n'est que gris, pluie ; et nous n'aurons jamais le fin mot de l'histoire, comme si la conclusion était elle-même noyée par toute ces flots de désespoir : machinations de l'ex-mari pour obtenir la garde de la fille ? délire paranoïde d'une Dahlia trop médicamentée ? ou encore serait-ce le fantôme de Natasha qui fait tout basculer ? Nulle réponse. Mais un film qui s'apprécie plus pour son ambiance, pour peu qu'on y soit sensible, que pour son scénario.
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# Posté le mardi 02 février 2010 10:27

Critique Cinéma : The Mist

Critique Cinéma : The Mist
Ce film, réalisé par Frank Darabont, est l'adaptation cinématographique de la nouvelle éponyme de Stephen King. Le casting comporte une quasi totalité d'inconnus mais le réalisateur avait fourni deux bons long-métrages : Les Évadés et la Ligne Verte ; qu'en est-il donc de "The Mist" ?



Et bien, ce qui vient de suite à l'esprit est : déprimant.

Tout le monde crève (excusez mon langage mais les morts sont tout aussi crues qu'un tel niveau de langue donc autant vous mettre au parfum), les scènes sont "chocs" et on nous montre bien tout (la caméra qui repasse 10 minutes après sur le cadavre d'un malchanceux coupé en deux, entre autres réjouissances).

Le scénario du film est plutôt simpliste, et tout à fait dans la veine des autres narrations de King ; un groupe de personnes se retrouvent isolé et doit faire face à un danger plus ou moins surnaturel (le même canevas que "Dreamcatcher", du même auteur, ou encore Misery, Jessie, Marche ou Crève, et tant d'autres).

Pour le coup, c'est une brume plutôt spéciale qui s'abat sur une ville lacustre ; le "héros" et son fils sont pris au piège dans un magasin où un groupe de survivants s'organise. Oui de survivants car ils se passent des choses pas nettes dans la brume... Et durant tout le film les personnages vont affronter les différentes abominations qui la hantent, des bestioles peu ragoûtantes : énormes tentacules, mouches équipées d'un dard empoisonné, des araignées aux fils acides etc.

Mais en plus de ces agressions extérieures, la groupe du supermarché est rongé de l'intérieur par les discours venimeux d'une fanatique religieuse. Elle monte peu à peu la tête à son auditoire, justifiant les horreurs qui se déroulent en les interprétant comme des punitions de Dieu destinées à toute la société américaine vivant dans la luxure et la débauche.

C'est donc une tension perpétuelle, mais malheureusement trop régulière et unilatérale, qui sous-tend le film entier ; le danger semble être partout, tant la brume extérieure que les esprits embrumés des fanatiques qui se rallient peu à peu à la prophétesse illuminée, appelant à des sacrifices humains pour calmer la colère des dieux - je vous avais dit que c'était déprimant.

Quant au pourquoi du comment de tout cela, il ne révèle pas beaucoup de surprise et fait très cliché ; seule la fin est réellement surprenante.

Une fin osée, il est vrai que cela surprend un peu de voir un tel dénouement dans un film américain et il faut dire que ça fait du bien de voir qu'il sort des sentiers battus.

Mais à part cette ambiance plutôt inhabituelle, pessimiste au possible, je ne vois pas grand chose à tirer de ce film.

Les acteurs sont tout juste passables, techniquement c'est moyen : les plans de caméra sont conventionnels au possible, les effets spéciaux sont assez bof sans être non plus ridicules.

Au niveau de la musique là j'ai vraiment été déçu, il n'y en a presque pas et quand il y en a elle est très discrète et/ou de toute manière pas vraiment captivante. Le seul thème identifiable est une choeur plaintif, soutenant la dernière partie du film, donnant à l'ensemble un ton très tragique ; malheureusement peu transcendé à cause d'un travail artistique assez pauvre.

Artistiquement parlant c'est donc également passable, voire nul. A part un plan plutôt "impressionnant" (toutes proportions gardées) vers la fin du film, il n'y a rien qui accroche l'oeil. Les plans de caméra sont moyens, plats (les cadrages ne jouent pas assez sur la règle des tiers et sont en général peu dynamiques.) De plus aucune des actrices ne brillent par sa beauté ; ne riez pas c'est important pour un spectateur masculin que l'écran soit occupé par une jolie femme, voyez les deux actrices dans Mulholland Drive, de David Lynch, à elles seules elles justifient la qualité esthétique du film.

Globalement donc, le film ne m'a pas transmis beaucoup d'émotions, mis à part le dégoût face à une telle cohorte d'abominations scénaristiques, les personnages vont de mal en pis ; quand ils n'arrêtent pas de pouvoir aller purement et simplement.

La critique du fanatisme religieux est certes bien fichue, mais d'une ne parle pas vraiment à un français (je ne dis pas que ça n'existe pas ici, mais ça n'a pas la même ampleur qu'en Amérique conservatrice : Texas, Maine etc.), et de deux fait plutôt figure de bouche-trou scénaristique plutôt qu'une trame d'un réel intérêt narratif. Surtout que c'est sur ce seul élément que repose la montée de la tension à l'intérieur du magasin, une unique cause qui me paraît bien pauvre.

Enfin bref, ça se laisse regarder mais comme c'est vide artistiquement et techniquement ça ne se revisionne pas vraiment.
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# Posté le dimanche 31 janvier 2010 19:24

Poèmes (V)


Barque à une inconnue

Sise sur son siège, la beauté à ma vue
Offre son visage, où baigne la lumière.
Ses traits à moi ouvrent une nouvelle ère,
J'élève une Eglise à cette douce inconnue.

La cherchant du regard je ne veux l'oublier,
Si je ne la vois plus, bientôt son image passe.
Ma mémoire seule l'évoque,
Sa beauté se disloque,
A son visage d'ange, suit alors une masse.
Autrefois vivante, elle n'est plus que glace.
Je m'agite, combats, contre l'action du Passé,
Mais trop tard, elle s'est noyée dans les eaux du Léthé.

Et moi, pauvre Ombre, à guetter je demeure ivre
D'une pâle gaieté, attendant sur la rive.





.

Des cavaliers décharnés, parcourant la lande.
Leurs ombres fendent la brume des oubliés.
Les plaintes de la bataille, les cris des blessés ;
Ils les cherchent, vers les cadavres leurs doigts tendent.

Une noire brume, par volutes enfumés,
Elle couvre la plaine, d'un voile ombragé.
Tandis que les cavaliers, fougueux, enragés,
D'un pas lourd et régulier, labourent les blessés.

Mais voilà un soleil qui chasse les limbes,
De blancs chevaliers, coiffés de nimbes,
Chassent les damnés, les poussent à s'échapper.

Les ombres vaincues gagnent leurs noires demeures,
Ces sombres templiers cauchemardent d'horreurs.
Ils préparent déjà leurs pâles destriers.
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# Posté le vendredi 29 janvier 2010 12:20

Poème (IV)

Solitude

Je vis dans un monde d'ombres
Dont les contours sont embrumés.
Ici, autrui n'est qu'une ombre,
Dont les couloirs sont enpeuplés.

Mon esprit, cette idole enfumée,
Ne trouve nul être à aborder.
Comme autant de vaisseaux spectrals
Ils passent ; ces figures pâles.

A la surface de l'eau saumâtre,
Avec la force de l'habitude
Je porte le fardeau rude,
De cette mauvaise marâtre,

Qu'est la vieille fille, la solitude.

Ce monstre, et ses haillons pourris,
Porte de l'Oubli, le triste habit.
Ses lèvres, striées de gerçures,
Effrayent même l'homme mûr.

Du fond de sa gorge, il rugit
L'Achéron, et ses tumultes gris.
D'un esclaffement poussiéreux,
Elle pétrifie l'homme heureux.
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# Posté le jeudi 28 janvier 2010 15:52

Poèmes (III)

La morte amoureuse

De ses membres décharnés
Avec amour te caresse
Et si jamais tu ne cesses
Elle mange tes années

Son linceul est sa traîne
Toute fardée de sang
Elle gît là, en chantant
Blanche maîtresse de scène

Cette morte amoureuse
Rêvait d'être heureuse
Mais le monde et sa haine

L'a bouffie de peines
Depuis d'une voix charmeuse
Consume d'une étreinte osseuse



Neptune

Apparaît la claire Neptune,
Derrière quelques noirs nuages ;
Ombres hantant la nuit brune,
Hérauts d'un sombre message.

Blonde maîtresse du firmament,
Elle luit dans l'abyme nuiteux.
De son regard charme l'amant,
Qui dévore son corps laiteux.

L'opale, enchâssée dans l'onyx,
Stagne tel un bouffi cadavre,
Sur les eaux pâles du Styx.

De la nuit le blanc havre ;
Le crépuscule s'y fixe,
Comme une ténébreuse larve.


Mars

Mars dans son linceul rougeoie.
Vêtue de nimbes écarlates,
La guerrière flamboie,
D'une rage spartiate.

Ses hardes pleines de sang,
Peignent dans le firmament
D'ardentes stries sanglantes,
Des cris d'agonisante.

La rousse, de son ire,
Et embrasse, et embrase,
Parcourue de suaves soupirs.

De ses appels guerriers,
Elle enflamme, elle embrase,
Tous les c½urs émerveillés.
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# Posté le jeudi 28 janvier 2010 13:39

Septième nouvelle



Le lecteur excusera le titre pour le moins simpliste, qui traduit de la part de l'auteur une volonté de l'instruire du caractère moins distant de la création de nouvelle avec l'auteur lui-même. L'écriture, au même titre que la lecture de quelque chef d'½uvre, permet d'exprimer des sentiments différemment que par les voies habituellement utilisées (paroles, écrits à un tiers), voire d'en exprimer qui resteraient muets avec toute autre aiguillon, et donc de jeter une lumière sur ce qui nous habite, de trouver une vérité par le biais du mensonge artistique. Ce fût le cas en partie avec ce texte, on le voit d'ailleurs très bien dans sa construction chaotique, dans son semblant de narration que l'auteur cherche pitoyablement à suivre et à construire, et surtout dans ses larges parenthèses (si larges que la narration et l'histoire qui en découle en sont peut-être même devenues la parenthèse de ces pensées pour le moins désordonnées) qui se veulent de « l'idéologie » (comme disait Stendhal) autant que de la philosophie empreinte de la précipitation aveugle à toute écriture sous le feu des passions, l'ardeur du questionnement, le doux embrasement du doute qui se forge en même temps une réponse. Bien entendu l'auteur n'était pas tenu de penser que ces réflexions personnelles seraient susceptibles d'intéresser qui que ce soit en dehors de lui, mais comme pour le moment le partage de cette nouvelle se fait sur un plan très limité, il n'a pas trop de remords à partager ainsi ses pensées. De plus, il se peut qu'il pense ne pas devoir à de simples raisonnements ce qu'il l'a poussé à tant écrire, et dans un souci d'honnêteté, désirera sûrement conserver les dits passages dans de potentielles futures versions destinées à être plus largement répandues. Mais l'auteur a aussi une vive propension aux rêveries et de ce fait à l'emphase, au verbiage qui tourne au verbeux comme le vin au vinaigre, et s'arrête donc ici de peur de repousser d'une aigre odeur le lecteur déjà bien aventureux de l'avoir suivi jusque là et qui aura bien raison de ne pas finir la lecture de cette nouvelle.

- Va m'acheter ce sapin ! Je ne fêterai rien avant qu'on l'ait, et tu ne discutes pas.

Ces dures syllabes résonnaient dans mon crâne comme autant de cris de rapaces au fond d'un canyon, ces agressives imprécations me triturant l'esprit, une nouvelle douleur faisant s'en lever toute une cohorte d'anciennes. La douce chanson du violon discordant des maudites cordes vocales rouges de rage de ma femme. Mais, j'avais appris à voir le bon côté des choses. Elle n'était pas particulièrement laide, pas particulièrement bête, ni spécifiquement dérangeante. Juste un petit peu autoritaire. Aimant juste un petit peu trop contrôler son monde, et j'étais très souvent le premier outil qui lui tombait sous la main pour qu'elle règle les rouages de son minuscule univers.

Enfin, elle voulait un sapin pour ce soir. C'était Noël je dois bien dire, aussi vrai que j'avais oublié d'acheter ce ridicule cône verdâtre. J'étais donc sorti, dans le froid et la neige, pour aller trouver un vendeur de ces oursins conifères. Finalement ce n'était pas si mal. Les rues glaciales me semblaient toujours plus réconfortantes que le bloc de glace qui hantait le foyer de la maison. J'étais parti à pied, notre voiture était en réparation depuis 2 semaines, le froid ayant fait geler une pièce du moteur.

Puis les lampadaires se sont éteints.

Même pas brusquement, comme on n'aurait pu s'y attendre, ce qui aurait au moins été moins inquiétant. Mais non, leurs lumières se sont tus progressivement, dans un murmure imperceptible, un dernier souffle agonisant long de plusieurs minutes, l'éclat de leur lumière s'échappant comme la chaleur d'un corps tout juste privé de vie. Je finis donc égaré dans une vaporeuse obscurité, une encre nocturne presque palpable. Un voile d'ébène jeté sur le monde. Il n'y avait plus que le craquement de la neige sous mes pieds, sable diaphane. Toutes les autres sonorités s'étaient évaporées, j'étais seul dans ce silencieux linceul. Le decrescendo de la ville avait suivi celui de ses lumières.

Je continuais néanmoins à marcher sur ce que j'imaginais être un trottoir, lorsque des lumières naquirent sur la droite de mon champ de vision, aussi doucement que les précédentes s'était évaporées. Je portais mon regard vers leur direction, et je distinguai un village. Tout du moins une agglomération de maisons. Elles étaient dominées par un imposant édifice, si semblable à la nuit que j'eus d'abord du mal à le distinguer. L'architecture de toutes ces structures ne s'apparentait à rien de connu, sans parler de l'aspect fondamentalement insaisissable de l'immense construction qui trônait au centre.

Je reprenais mes esprits face à tant d'absurdités. Cela ne pouvait être. Un amas de constructions inconnues en plein milieu de nulle part, et quoi encore.

Mais, esprits revenus ou non, je continuais à voir cette insulte à la raison, bien réelle. Je pouvais sentir d'ici la chaleur des foyers, les rais de lumière qui émanaient des fenêtres jouaient sur la neige en amas de poussière orangée. Le froid m'étreignait tout le long du corps, il me fallait faire quelque chose. Comme un papillon captivé, capturé par l'éclat d'une ampoule, je me dirigeais vers l'étrange village, ma curiosité plus forte que mon appréhension.

Au fil de mon approche, j'eus l'impression que mes sens se réveillaient. Les sons, les couleurs, les odeurs, tous mes sens sortaient de leur glaciale léthargie, revenaient à la vie après la traversée des mortes ténèbres. Je perçus nettement des rires émaner du village. Des rires mauvais, à faire froid dans le dos. Aussi sombres que la nuit qui servait de toile de fond à la scène. Ces esclaffement inquiétants m'inclinèrent à agir avec précaution, je tentais d'atteindre le village en restant le moins visible possible, progressant en dehors des zones éclairées par les cônes lumineux que projetaient les fenêtres. Je sentais une tension monter en moi, comme nourrie par les hautes silhouettes des incroyables bâtisses. Plus je m'en approchais, plus elles m'apparaissaient comme totalement inconcevables. Elles ne pouvaient tout simplement être. Je n'étais même plus sûr de leur taille, de leur aspect. Elles n'étaient qu'un étrange amas de matériaux changeant, la seule constante qui les animait, qui les soutenait, était le changement perpétuel. Leur clef de voûte était l'instabilité. Elles trompaient les sens. Je n'aurais su dire si c'était des églises ou des cabanons, ou si ce n'en était pas, ou si c'était tout cela à la fois, car elle était ce que vous vouliez si elles le voulaient, et ce qu'elles voulaient même si vous ne le vouliez pas. Ce qui ne changeait pas, c'était le blanc de la neige, mer de lait, et le noir de la nuit, sombre linceul. Et les rires. Ces affreux rires. Emplissant l'air comme autant de nuées de corbeaux. Ils frôlaient mes oreilles de leurs funestes ailes, jetant le désespoir et l'inquiétude en moi. Je savais très bien que je n'aurais dû m'approcher, mais le papillon voit bien ses congénères se brûler les ailes, et ne peut pour autant résister au mortel appel.

J'arrivais finalement à une bâtisse, à laquelle je m'adossais. Le mur ondulait sous mon dos, se dérobant puis se gonflant pour me percuter avant de s'étirer vers le haut. Je préférais ne pas regarder ces incessantes métamorphoses, les sentir de si près était déjà assez éprouvant. Une fenêtre se trouvait à cinq mètres de moi, du moins durant cinq secondes. Ensuite les vitres se muèrent en briques, et les briques en marbre, puis le tout s'étiola en un courant d'éther lumineux, pour se condenser en un rubis noir. Je nourrissais l'espoir que la vitre refasse surface, afin de savoir ce qui habitait ces mansardes. Mais je ne pouvais me faire d'illusions, on ne pouvait se fier à l'aspect de ces choses. Seules demeuraient l'imperturbable neige et la nuit éternelle. Comme une pièce millénaire, aux fondations immuables mais au contenu fluctuant. Comme une pièce de théâtre au décor inamovible mais où s'égosille des pantins agités, tout criant de gestes, mouvant de cris.

J'acceptai cette mascarade, n'ayant de toute manière pas vraiment d'alternative. Je me pliai à ce jeu. Je n'étais sûrement pas là pour rien. Ou peut-être que si. Peu importe, je n'allais pas me changer en bonhomme de neige. Il y avait bien un mystère à résoudre dans tout cela, un peu de divertissement à chercher dans la résolution de l'énigme. Pourquoi l'obscurité ? Pourquoi le silence de tout à l'heure ? Il y avait un village. Et il est bien connu qu'on trouve des réponses là où il y a des murs. Là où il y a des murs, il y a des personnes. Les personnes parlent. Ce qu'elles disent ne veut rien dire oui, mais on l'interprète. On en fait sa vérité. Et sans qu'elles le sachent, sans même qu'elles le veuillent, on a touché, ou du moins le croit on, on a touché à la vérité. Par l'imagination, on se figure avoir percé un mystère, résolu une question. Et même s'il n'en est rien, il vaut mieux qu'on croit qu'on a réellement trouvé une réponse. Le silence de ces espaces infinis effraie.

Plutôt donc que de contempler le néant, je cherchai un tout ici. Et le tout était le même que tout à l'heure, sauf que maintenant je l'appelai « tout ». Et quel était ce « tout » ? Un amas de bâtiments instables, dominé par une énorme construction. Et c'est là que je vis qu'elle ne changeait pas. Tout bougeait mais pas cet unique monument, sentinelle silencieuse veillant sur les perpétuelles métamorphoses des maisons, telle une araignée immobile au centre de sa toile. Comme la veuve noire, elle arborait d'ailleurs la couleur, enfin la non-couleur, de la nuit. De qui elle singeait l'immuabilité. Arachnide enténébrée sur sa blanche toile enneigée. Presque une scène de cinéma impressionniste. Sans aucun doute, le n½ud de l'intrigue reposait dans cet octopode architectural. Je l'observais donc à loisir, oubliant les sirènes du changement continuel venant du bal costumé des maisons bigarrées. L'araignée était un immense dôme, j'aurais bien dit de cristal mais à ma connaissance il n'y en a aucun qui arbore de tels reflets ténébreux, de tels miroitements assombris, comme alourdis par l'inquiétude qu'ils transmettent. C'était donc encore une tromperie, je pensais que j'aurais pu voir ce qui se tramait derrière ses murs, mais tout n'était qu'obscurité habitée de reflets presque en dehors du perceptible. Des sortes d'infra-visions bourdonnantes, à la réalité tangible, risquant de basculer dans une autre sphère d'existence à n'importe quel moment. L'édifice était robustesse et non-être, il semblait fermement ancré dans le sol, mais toute sa substance avait l'air sur le point de s'étioler, de se dévider dans un autre récipient de réel. Je verrais bien si elle disparaissait d'ici là ou non. J'espérais que non, je serais bien ennuyé si ma bête noire s'enfuyait. Le temps qu'elle fasse le tour des assiettes du réel j'aurais eu le loisir d'écouter mes cheveux pousser jusqu'à la fin de l'éternité.

Prenant donc mon courage à bras le c½ur, je me désadossais de la maison à facettes pour m'approcher du dôme noirâtre. Les cris s'étaient tus, sûrement surpassés par le vacarme de mes voix intérieures, vilipendantes et vindicatives, véritables vox de volition, violons variables de l'involontaire inventaire de ma veille de raison. Je m'approchai sans problème jusqu'à pouvoir toucher du doigt le bâtiment, cette simplicité me semblait suspecte, il me semblait que l'édifice n'était là rien que pour cela, pour se faire palper. Pitoyable priorité de la part d'une propriété qui n'avait final même pas la peau d'une araignée ! J'étais déçu, ce n'étais pas même assez intriguant pour continuer à me captiver. Pourquoi ne changeait-elle pas elle ? Enfin une question qui avait peu d'importance au final. Les autres maisons changeaient, et ce n'était pour autant qu'elles m'intéressaient. Elles étaient trop stables dans leur changement. Comme une personne aux continuelles sautes d'humeur, sa continuité dans l'instabilité finit par ennuyer, et on n'a seulement envie de la laisser dans sa continuelle danse désordonnée.

Je cherchais une entrée, pour pénétrer plus en avant dans le mystère. J'espérais seulement qu'il ne me faudrait pas une clé, j'en avais assez de farfouiller. Je fis le tour de l'arachnée, sans mettre à jour d'entrée. Où diable devais-je aller ? Ah, une lumière s'alluma sur ma droite. Dans un crépitement électrique, ceux qu'émettent les ampoules à l'agonie. Un vieux râle voltaïque, une supplique wattée, un requiem de tension. N'ayant aucune inclination particulière pour le sauvetage d'ampoules fébriles, je m'intéressais plutôt à ce que la lumière sporadique dévoilait dans ses derniers soubresauts de service. Une porte. Oui, une porte tout ce qu'il y a de plus normale. Ce qui était étrange ici, qu'y avait-il de normal dans ce fantasque maelström ? Une porte donc je disais. Et c'est là que je saisis toute la portée de l'essence d'une porte. Ce n'est pas en la porte elle-même que repose l'intérêt de la chose, mais bien en ce qu'elle suppose. J'étais donc tout logiquement intrigué de savoir ce que cette porte avait à dévoiler.

Pas grand-chose au final, je l'ouvrais comme n'importe quelle autre porte, elle avait une belle poignée, tout ce qu'il y a de plus classique, qui ne demandait qu'à être activée, ce que je fis dans un élan d'appréhension. Un état d'attente totalement tombé d'une traite : il n'y avait rien derrière la porte. Enfin pas ce qu'on s'attend à trouver derrière une porte en tout cas. Car derrière la porte, il n'y avait que le paysage qui s'étendait de la même façon qui le faisait (très bien d'ailleurs, un beau paysage, pas un banal dont on se lasse, quoiqu'à force je m'en serais sûrement lassé..) dans toutes les autres directions. Pour être clair, il y avait tout bonnement une étendue de neige et une poignée de bâtisses folâtres derrière la porte. Donc pas une pièce, ou un couloir, ou un trou, ou que sais-je encore !? Mais en examinant plus amplement, je finis par remarquer un semblant de quelque chose sur le manteau neigeux. Une minuscule pièce de je ne sais quoi. Pour éviter toute réitération de l'emploi d'approximations, je me décidais à saisir l'objet.

Dès que je l'eus pris dans mes mains, un grognement sourd résonna dans toute la vallée (ou du moins ce que je présumais comme en étant une, cela me permettait de mieux cerner l'action), un réveil guttural qui semblait se manifester pour la première fois depuis des millénaires. Je me tournais derechef vers notre bonne vieille araignée, qui semblait à l'origine du vacarme ancestral. Et effectivement c'était bien elle, enfin pas elle au sens où je l'entendrais plus haut, car elle changeait, donc ce n'était plus vraiment elle dont je parlais. Mais préservons ces trivialités dénominatives pour nous concentrer sur l'action. Car il y en avait. Plus qu'avant en effet. L'araignée bougeait. Autrefois masse indistincte ou presque, elle assumait maintenant pleinement sa nature arachnéenne, ses pattes s'était allongées de plusieurs dizaines de mètres, dévastant plusieurs maisons au passage, pour devenir de vrais icônes de la majesté octopode. Incarnant la vie à huit dans la plus fameuse des splendeurs membrées. C'était un ballet vêtu de noir, ces longues gambettes luisant au clair de lune telles des monolithes majestueux, fastueux pylônes d'onyx. Ces jambes dans leurs bas de velours qui s'étalaient paresseusement sur le blanc duvet de la neige.

J'oubliais que l'évènement m'ouvrait de nouvelles possibilités potentielles, jusqu'à ce que je remarque qu'une entrée s'était dégagée sous la bête. Elle s'était soulevée sous l'effet de l'extension de ses membres, et au dessus du sol, sous son abdomen, traînait le bout d'une échelle de chanvre. J'avais enfin trouvé une entrée. J'allais pouvoir pénétrer plus en profondeur au c½ur du mystère.

Progressant un pas après l'autre, je m'approchais, mes empreintes s'inscrivant dans la neige comme pour écrire une histoire. Un récit au rythme régulier mais aux contours mal définis. Après tout, à quoi est destinée une page blanche, sinon à être noircie ? Je me mis à monter les étages de l'échelle un à un, anxieux à l'idée de découvrir ce que pouvait contenir cette immense monument, noir manoir muet. Pour être noir, il était noir. Tellement que je ne pouvais même plus me voir, j'aurais pu finir par douter de mon intégrité physique lorsque j'actionnai par pur hasard un levier qui se terrait contre le mur, aussi rabougri qu'une branche en hiver. Ce timide poussoir eut un effet beaucoup plus parlant, des éclairages s'activèrent peu à peu dans ce qui se révéla être une sorte de salle de contrôle. Pleine d'écrans en tout genre et de boutons de couleur. Les lumières naissaient en un crissement métallique, comme tirées d'une longue léthargie. Leur éclat se révélait petit à petit, devant se ré-acclimater à la vie, l'intensité maximale des spots étaient atteintes seulement après de longues minutes. En parallèle, la température monta progressivement, j'en déduis que les éclairages dégageaient de la chaleur, à la manière des lampes halogènes.

Je regardais autour de moi, découvrant le décor sous le nouveau jour de cette lumière. Cela semblait être l'intérieur de quelque aéronef, tout n'était que droites et larges figures planes, une structuration vouée à l'utilisation et au paroxysme du pratique. La fonction de cet endroit était inscrite dans les lignes de son agencement, ce n'était qu'une machine, un outil à l'utilité aussi directe que ce que pouvait laisser voir son organisation pragmatique. Cela tranchait avec les ornements tout aussi futiles que captivants des maisons au dehors, interrogeant l'½il de l'esprit et du corps mais ne se laissant plier à aucune utilisation concrète. Simples oripeaux, flambeaux de l'imagination, combustibles éternels pour l'interprétation. Les choses étaient claires ici, un bouton équivalait à une fonction, un levier à une action, chaque chose avait une place subordonnée à une utilité unique. J'allais peut-être pouvoir trouver des réponses moins brumeuses.

Je m'engageai dans un des nombreux couloirs qui partaient de ce qui me semblait être le c½ur du lieu, nerf vital de décision, envoyant ses impulsions autoritaires le long des multiples câbles qui sillonnaient l'organisme du vaisseau. Le couloir n'était que la répétition d'un motif toujours semblable, un ensemble métallique long de deux mètres et haut de la même valeur, qui s'emboîtait à l'arrière d'un autre ensemble en tout point identique, à qui venait de même succéder un troisième cube. Un unique spot déversait sa lumière crue sur les dures arêtes de chacun des cubes, cette froide répétition s'instaurait dans mon esprit comme un rythme mécanique. Un cube, un spot, deux mètres, un cube, un spot, deux mètres, et ainsi de suite. Mais une nouvelle pièce vint briser la morne mélodie de son cercle chatoyant, à la rouge lumière diffuse s'opposant au vert cru du couloir. En son centre trônait une cuve. Et dans cette cuve siégeait ce dont j'avais presque oublié les traits, un être humain. Reposant dans un bain de liquide, à la teinte rougeâtre sous les flambeaux écarlates du plafonnier. C'était une femme qui était plongée dans ce bain écarlate, son corps nu se balançait au rythme d'un souffle invisible, marée de rien qui agitait ce bain. Je tournais autour de la cuve, dans l'espoir de découvrir quelque commande permettant de libérer le corps de l'inconnue, mais je ne trouvais rien qui puisse m'aider. Et je n'avais rien sous la main pour tenter de briser la glace du bain. Je frappais à plusieurs reprises du poing, en tentant d'y mettre toute la force dont j'étais capable. Mais la vitre restait aussi imperturbable qu'une masse de granit. Et mes articulations étaient douloureuses à force de subir mon vain élan musculaire. J'abandonnai donc ce corps, cette personne, à son sort, en me réconfortant à l'idée que ce liquide devait être fait pour la maintenir en vie.

Un autre couloir s'offrit à mes pas, lui baigné d'une douce vapeur bleue, brumeuse lumière tellement diffuse qu'elle semblait s'évanouir sous mes regards. Il était plus bas et effilé que le précédent, et son atmosphère enfumée évoquait en moi toute la force du mystère. Que pouvait-il y avoir au bout ? Je le découvris bientôt. Une salle m'attendait. Carrée ou ronde je n'aurais pu le dire. Avait-elle-même des contours ? Ses limites ne s'étaient-elles pas perdues dans une brume infinie ? Il n'y avait aucune source de lumière visible, à part une immense forme qui dansait dans la pièce, arpentant son infini espace en une valse incompréhensible. Elle s'arrêtait de temps en temps à un endroit, y demeurant quelques secondes, comme pour s'interroger sur la pertinence de sa position, puis reprenait de plus belle ses envolées. Elle n'était d'aucune couleur, car elle les comprenait toutes. C'était l'incarnation même du spectre visible, et parfois même elle disparaissait sous mes yeux. Dans ces moments là je m'imaginais qu'elle avait dépassé ma sphère de perception, pour aller percer les frontières de l'infrarouge et de l'ultra-violet. Elle était tantôt immense, comme à l'étroit dans la pièce qui me semblait pourtant infinie, et tantôt si minuscule que je l'imaginais plus que je la voyais. Son éclat était de même, variant d'aveuglant à imperceptible. Je ne compris jamais ce mystère, même en essayant de me concentrer le plus possible. Parfois il me semblait bien que j'avais atteint la compréhension, mais de nouvelles observations avaient tôt fait de rendre douteuses mes conclusions. Ainsi je n'arrivai jamais à avoir une position constante et satisfaisante sur ce sujet. La seule manière que j'avais pour appréhender cela était d'embrasser son changement perpétuel. Il fallait se résoudre à se dire qu'on ne pouvait la comprendre par une position fixe, aussi convaincante et séduisante soit-elle sur le moment. La seule façon de la suivre était de connaître la constance de son inconstance, la persistance de son changement, sa solidité dans l'évanescence. La raison, trop cartésienne pour cela, était à mettre de côté. Comme pour une femme changeante, il fallait l'apprécier par le c½ur. Elle n'était pas faite pour être comprise, mais pour être aimer. Et là où le raisonnement faillait continuellement à suivre la fantasque danse, le sentiment valsait avec elle sans la moindre difficulté, ayant trouvé son Amante de toujours, sa Muse par delà le temps et l'espace. Comme on ne pouvait la comprendre par les facultés logiques, il fallait l'aimer par les embrasements des passions.

Je quittai ensuite cette angoissante chimère pour revenir sur mes pas et choisir un nouvel embranchement. Mais lorsque je regagnai la rouge pièce, je fus frappé de stupeur en découvrant la figure qui m'attendait derrière la vitre. Ma femme. Ma propre femme me fixant de ses yeux exorbités derrière la vitre. D'un regard de reproche, plein de mauvaises pensées. Je pouvais presque sentir le poids gluant de tout le dégoût que je lui inspirai. Elle semblait me blâmer pour ne pas avoir ramené à temps ce sapin. Tout le fil de sa vie avait l'air de ne tenir qu'à cette seule circonstance. Et en ayant brisé le déroulement sécuritaire de ses prédictions, j'avais anéanti sa belle vie, miracle de précision, aussi bien calibré que des mécaniques d'horloge. Une décision correspondant à une action. Une parole à une pensée. Une personne à des qualités. Un bien à une utilité. Ce chef d'½uvre d'organisation venait d'être proprement pulvérisé par ma seule action, par la déception de son attente. Elle qui avait eu l'habitude de voir tous ses désirs exaucés depuis la première fois que je lui avais dit « Oui » à l'église. Un oui plein d'espérance, auquel avaient succédés des milliers d'autres, de plus en plus soumis, de moins en moins choisis, et toujours emplis avec davantage d'amertume. Ce n'était plus des affirmations, mais des négations de négations. Je vivais comme un négatif de pellicule, attendant d'être développé pour les besoins de mon cerbère d'épouse. Ne pas avoir rapporté ce sapin avait tout changé.

Ma première véritable affirmation, qui passait par la négation à l'obéissance d'une volonté extérieure. Il existe différentes manière d'exister avec plus d'intensité, l'affirmation de décisions que nous prenons en pensant que cela nous rendra meilleurs, la négation de soumissions qui nous aviliraient. La neutralité face à ce qui ne se niche jamais ni dans le oui ni dans le non, que ce soit par la force de la raison ou par celle du c½ur. Suivre la seule voie qui nous paraît amener au bien, et refuser d'emprunter la centaine d'autres chemins qui abaissent tous. Au final l'existence se résume à cela. Savoir, et donc voir, ce qui nous rendrait meilleur. Et décider le suivre. Ne pas tomber dans la facilité de l'oisiveté sereine, mais provoquer le feu de la recherche continuelle de son propre Bien. L'embrasement de tout ce qui nous tenait attaché avant qu'on n'aperçoive cette fameuse direction à suivre, couper les branches qui nous retiennent dans l'ornière de la banalité et du vulgaire, casser les chaînes qui attachent chaque être aux mêmes cellules, arracher le tronc sur lequel s'attachent nos branches de vices. Pour prendre la liberté de la servitude à sa propre recherche. Obéir à une volonté extérieure, c'est s'avilir, la seule manière de l'éviter, c'est d'apprendre à s'obéir à soi-même. Redéfinir toutes les valeurs avec une foi primale, nier tout ce qui nous a été dit avant, ce qui nous inclinait sans qu'on n'y croie, avec une telle force de l'habitude qu'on n'avait fini par considérer cela comme une indubitable vérité. Afin de voir enfin chaque chose telle qu'elle est pour nous, dans sa plus propre essence, et non pas la voir selon le regard biaisé d'autres. Cette construction d'une sorte de religion personnelle se fait et par le raisonnement et par le c½ur. Les certitudes passionnelles et les déductions rationnelles s'escomptent l'une l'autre pour former un tout. Bien que le sentiment sache orner d'attraits bien plus charmants ses décisions que la frigide raison ne puisse le faire. Ces fragments de vérité se trouvent partout et à n'importe quel moment. Et lorsque qu'on les voie, plutôt que de considérer leur origine formelle, il faut surtout prêter attention à l'origine de leur interprétation, c'est-à-dire nous-mêmes. Ce que nous comprenons en lisant un livre n'est pas en l'auteur et ne nous a pas été donné par lui, mais est en nous et a simplement été sorti de l'ombre à la lumière de la formulation littéraire, de son essence intemporelle qui touche et chaque homme et chaque époque, sans distinction. Le monde est un livre aux pages noircis, et il faut interpréter les signes qui s'y trouvent pour écrire notre propre histoire, qui se rédige et par les conclusions des interprétations et par la manière même d'arriver à ces conclusions. Pour remplir la page blanche que l'on obtient dès lors qu'on a trouvé vers quelle direction tendre. Tout ce qu'on a vécu avant n'était que machinale inclination, une existence aussi volontaire que le mouvement d'une feuille balayée par le vent. Certains évènements de ce passé d'automate peuvent servir à un enseignement, une fois vu à lumière de notre renaissance, mais le tout dans lequel ils s'inscrivent n'est au final qu'une vaste farce, une comédie de vie, une peinture d'existence. Et la misère de tout cela, c'est que les raisons d'en douter sont infiniment plus nombreuses que celles qu'on a d'en être certain, tout incline à s'écarter de cette voie qu'on a déjà eu tant de peines à trouver. Des cadavres ambulants qui stagnent dans leur fange d'indécision et d'incertitudes, avides de s'entourer du plus de personnes possibles afin de ne pas voir à quel point la terre où il tourne en rond est immonde et couverte d'ordures. Des désirs d'animal qui veulent faire fléchir et le corps et l'esprit, pour qu'ils se vautrent dans la boue des excréments de sa nature. Et cela une fois fait sert en plus d'excuse à chaque fois que le désir revient, on y a déjà succombé une fois, à quoi bon résister ? Plutôt que de voir la chance qu'il s'offre en ne s'y inclinant pas, il arrive mieux à voir les avantages directs de sa propre dépréciation, il devient la cause même de sa propre faiblesse en offrant à ses pulsions un sourd assentiment, qui mûrit ensuite en un fruit de honte et de culpabilité. Les chants trompeurs de la richesse et de la renommée, à quoi bon être riche de biens, si on est pauvre de soi-même, tout posséder sauf soi-même, préférer les pauvretés de la richesse aux richesses de la pauvreté. Se sentir adoré par la masse grouillante, à quoi bon être apprécié, si c'est pour l'être par des bêtes infâmes ? L'anonymat de la solitude ne vaut-il alors pas mieux que les fausses réjouissances d'un entourage dépravé ? Pourquoi donc entacher son esprit des souillures de ces animaux, lorsque qu'une austère solitude permet au moins de mieux se connaitre, à l'écart des nauséabondes vapeurs de cette vaste porcherie qu'est le monde, de son souffle pestilentiel qui étourdit l'esprit et nous trompe. En n'étant pas entouré, on laisse de la place pour que l'esprit vagabonde et s'exprime, alors que tous ces corps débiles le contraignent à rester parmi leur cercle empesté. Ici bas, l'étourdissement est la règle, l'aveuglement son application, qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le monde ne soit que tromperie, si toutes les âmes qui le hante ne sont-elles mêmes que mensonge et fausseté, et aux autres et à elles-mêmes. Elles se cachent derrière un masque à la peinture craquelée, vain bout de bois censé cacher nos faiblesses tout en nous parant d'attraits. Elles préfèrent les ½illères que pose ce masque, quitte à ne rien voir, c'est-à-dire ni leurs faiblesses qu'elles veulent oublier, ni la beauté qu'elles pourraient contempler si elle daignait se débarrasser de ce masque. Elles les préfèrent à l'honnêteté du miroir, l'½il intérieur de leur conscience morale est également occulté par les ½illères mentales de leur masque d'esprit, et de même son acuité est perdue, sa force de perception s'émousse, elles ne peuvent plus se connaître elle-même à la lumière crue de la réflexion. Leur miroir est obscurci, biaisé, enfumé, perdu. Il arrive cependant de trouver parfois des âmes que notre c½ur estime digne de faire partie de notre entourage, de se mêler à notre essence pour que nos deux esprits en tirent des mutuels bienfaits. On leur fait confiance pour ne pas aliéner notre esprit, au contraire elles agissent mêmes avec la force du vent pour nous amener vers des hauteurs insoupçonnées. Le souffle de leur âme se mêle au nôtre pour que le feu de nos pensées atteigne une nouvelle ardeur. Ces personnes sont hautes en couleur et en perpétuel mouvement, ce sont les seules que l'on entend, évoluant parmi une armée de gris cadavres immobiles et silencieux. Lorsque qu'on pense en avoir rencontré une, et il arrive que l'on se trompe, il nous semble alors bon, meilleur, de parvenir à s'attacher à elle dans une amitié réciproque. Si aux charmes de l'esprit viennent à se mêler ceux du corps (et il arrive très souvent qu'un trouve belles les personnes avec qui l'on prenne plaisir à discuter), alors la relation dépasse le dernier des paliers pour finir dans une intensité sans bornes, se perdant dans les confins sans fin de l'amour. Un état sans limites données, et qu'on a ainsi l'incapacité à comprendre, alors qu'il faut simplement le vivre. Ces personnes sont comme un phare sur l'océan, on suit leurs lumières sans les remettre en question, là où l'on était auparavant perdu dans un océan d'incertitude. Elles sont le guide qui vous tient la main lorsque le chemin se perd par moment dans le noir, elles sont la main qui se tend vers vous lorsque vous chutez pour vous aider à vous relever, elles sont le bras qui s'agrippe au vôtre lorsque vous êtes au bord du précipice. Elles sont tout cela, et pour tout cela, elles sont rares. On peut même n'en jamais trouver, ne voir dans le monde qu'une cohorte de spectres sans vie, se sentir isolé dans cette sourde noirceur, dans ce gris ballet immobile. N'être qu'une planche de bois agonisante à l'approche d'une cascade, perdue dans la nuit et le froid. C'est dans le noir qu'on ressent le plus la solitude, dans le froid que l'on s'aperçoit de la chaleur qu'il nous manque, dans la tristesse qu'on souffre de ne pas être réconforté, dans la solitude qu'on s'attriste de l'absence d'une main à saisir, d'une main à serrer, d'un regard dans lequel et se noyer et se trouver, d'une peau à toucher, de cheveux à caresser, de lèvres à embrasser. Et dans ses yeux, on trouve ce qu'elle est mais aussi ce que « je » est, plus qu'un simple miroir, c'est une partie de nous même qui est nichée au fond de ses puits célestes aux tendres regards. Mais il se peut que jamais on ne trouve cela, que l'on soit sans cesse trompé, ou même que l'on se soit trompé soit même en pensant l'avoir trouvé lorsque ce n'était pas le cas. Il y a alors deux attitudes qui se manifestent chez les hommes, la dépréciation de leur propre nature, pour éviter de considérer comme médiocre leur relation, ce que pourtant elle est. Ou alors la difficile honnêteté qui nous fait couper le lien avant que la pourriture de ce rêve périmé ne vienne empoisonner notre propre essence. Soit l'on se complaît dans une fausseté qui devient vérité à la force invincible de l'habitude, soit l'on s'acharne à poursuivre seul le chemin. Que faut-il faire ? Cette recherche obstinée ne serait-elle rien de plus que l'expression d'une tyrannique volonté ? Qu'est-ce que le Moi pour s'imposer un si drastique ascétisme ? Ne devient-on pas fou à force de naviguer, sans s'attacher à aucun port, sans prendre la peine d'embarquer un passager car on n'en trouve aucun qui ne le «mérite » ? Une si lucide conscience de son être n'est-elle pas au final qu'une autre tromperie, différente de celle de la masse mais non moins mensongère pour autant ? Pour l'artiste, une tromperie originale a du moins le mérite de l'unicité, mais pour l'homme, une vie de solitude est-elle un juste prix à payer pour un acharnement si obstiné à suivre ce qui lui semble bon ? En tout cas, suivre ce chemin paraît presque toujours impossible, qu'à t-il de tangible à offrir ? La destination paraît toujours incertaine, là où la vulgaire médiocrité du banal propose au moins une assiette fixe. Ainsi pour continuer à poursuivre cette recherche, il faut presque toujours être accompagné, quelqu'un qui nous remet sur le bon chemin lorsqu'on n'a plus le courage de le faire soi-même, quelqu'un qui motive à continuer en incarnant à la fois le premier pas sur le chemin, le chemin en lui-même et sa destination. Un tout qui nous prouve notre rien. Un rien qui fait tout. Une fois qu'une main a commencé à soulever le voile de la vérité, à tirer le rideau de cette comédie qu'est la vie, elle n'arrête pas de le tirer toujours plus haut pour voir ce qu'il y a derrière jusqu'à ce que la main de la mort lui ferme les yeux.

Mûr de ses réflexions, je détournai mon regard de ce qui avait été autrefois mon épouse et empruntait un autre couloir. Bien décidé à poursuivre seul mon chemin.

Mais je stoppai bien vite mon avancée, j'avais entendu à nouveau ces ignobles rires, comme me crachant leurs sarcasmes à la figure. Ils semblaient bien plus proches cette fois-ci, leurs échos se frayaient un chemin à travers les coursives, me glaçant d'effroi. Ces piques de méchanceté pénétraient en moi comme autant de cruelles lames, ces sons ne pouvaient être émis par des humains. Quelque chose de bien plus ancien, de bien plus sombre, en étaient l'origine. Des êtres qui n'auraient jamais dû trouver cet endroit, des êtres qui avaient échoué ici avec leur cortège de matériel inconnu, ces fantasques « maisons », et ce lieu qui pouvait très bien être une sorte de moyen de transport. Je me mis à avancer avec précaution, mes sens soudainement en alerte. Les couloirs étaient désormais emplis d'une multitude de bruits maintenant que j'étais sur mes gardes, des craquements de tôles, des souffles de vapeur, de sourds bourdonnements qui parcouraient les allées. Plusieurs fois, je crus entendre des raclements métalliques qui ressemblaient à des bruits de pas, comme une lame s'aiguisant sur l'alliage du sol. Ils étaient parfois tout proches, et d'autres fois à peine audibles. Mais toujours ils m'inquiétaient. Je sentais que j'allais finir par tomber sur une des ces formes inconnues. Et je ne le voulais pas. Je savais quoi faire : sortir. Je devais m'enfuir d'ici. Ce tombeau ne renfermait rien pour moi, j'avais fait le tour de ce qu'il avait à m'offrir. Je devais m'en éloigner avant que ses lourdes mâchoires d'acier n'enferment à jamais ma carcasse en son glacial sein.

Pris de panique, je me mis à courir, sans penser aux choses qui hantaient les couloirs sans fin de ce dédale mécanique. Le bruit de mes pas s'écrasant sur la tôle avait le mérite de couvrir tous les infimes sons que je percevais avant. Il n'y avait plus que mon martèlement frénétique qui mourrait en échos le long de ses noirs couloirs. Mais bientôt d'autres sons vinrent se joindre à celui de ma course. Des rafales stridentes de cris métalliques. Je les sentais tout autour, au-dessus de moi, derrière, de tous côtés. J'étais encerclé, pourchassé, piégé. Comme un animal en cage, voué à mourir derrière ces barreaux d'acier. Je n'osais me retourner, tellement je craignais ce que je pourrais voir. Pourtant je sentais de plus en plus ce qui me suivait. Ils étaient sur mes talons, l'odeur sèche qu'ils dégageaient se faisait de plus en plus forte. Mais pour rien au monde je n'aurais voulu les voir. Ma santé mentale tenait à l'ignorance.

Mon souffle se faisait de plus en plus court, mes inspirations plus douloureuses et mes expirations davantage saccadées à chaque foulée. Je n'allais plus pouvoir tenir le rythme longtemps. Il fallait que je trouve un moyen de semer mes poursuivants, ou tout simplement de fuir ce vaisseau. Quand soudain, en pleine course, le trou noir. Je perdis conscience instantanément, sans même avoir le temps de prier pour que je n'aie pas été attrapé.

* * *

Je me réveillais bercé par la lueur d'une bougie. Au moins, j'étais toujours en vie. J'ouvris ma bouche pour en laisser sortir un long bâillement lorsque je fus plaqué brusquement contre le sol par une poigne d'acier.
- Chut ! Imbécile, tu veux qu'ils te retrouvent ? Avec le coup de tout à l'heure, je crois que t'as épuisé ta réserve de chance pour au moins deux ans, alors mets la en veilleuse si tu veux vivre.

Une voix humaine, douce musique dans ce cauchemar. Je n'étais pas seul. J'ouvris les yeux pour voir qui me parlait. Un homme, au teint livide et aux traits tirés, presque une figure de mort. Le bas de son visage était dévoré par une barbe sauvage, aussi noir que les cernes du type. Je tournais la tête pour découvrir l'endroit où nous étions terrés. Un minuscule espace clos, pas plus de quatre mètres carré. Le plafond se dressait à à peine deux mètres de hauteur, si bien qu'on n'avait toujours peur de le percuter en avançant. La seule source de lumière était une misérable bougie, à l'éclat si fébrile qu'elle avait déjà du mal à éclairer entièrement une si petite surface. Les murs semblaient d'antiques ruines à la flamme orangée de cette bougie, semblable à la torche de quelque explorateur. J'imaginais que nous étions toujours dans le vaisseau, au vu de la matière dont étaient faites les cloisons ainsi qu'à la toile de câbles qui pendaient du plafond en amas de vieux serpents décrépis. Une bouche d'aération ouvrait le plafond en son centre, les pales d'un ventilateur brassait paresseusement l'air de leur lourde danse en un lascif ronronnement. Je tournai à nouveau mon regard vers l'homme, en tenant d'articuler des paroles. Mais j'étais encore trop affaibli pour faire quoi que ce soit, et le sommeil m'attira à nouveau dans ses bras d'oubli.

Je fis alors un rêve. Un long et fantasmagorique voyage aux confins de l'imagination, aux antipodes de la raison, au nadir de la réalité. J'étais devenu une poupée. Une marionnette de chiffon, petite et faible. Un mur sans fin m'entourait, j'étais encerclé de toute part par cette vertigineuse muraille aux briques blanches. Comment exprimer l'effroi dont j'étais alors habité, alors que je considérais la hauteur incommensurable de ce mur comparée à ma vaine apparence. J'étais futile, fébrile, faible. Un rouge ciel formait un couvercle au-dessus de cette démoniaque vision. Aucune échappatoire à l'horizon. Rien que cette noire terre, ce mur immaculé et la voûte écarlate du firmament. A intervalles répétés sonnaient comme d'immenses coups, comme si de multiples poings frappaient aux portes du mur. Ces frappes continuelles creusaient des sillons insupportables dans mon crâne de poupée, j'étais paralysé par les monstrueux échos de ces coups. Il me semblait que d'une seconde à l'autre, le mur se briserait sous la rage de ces attaques et que ces cruelles personnes se déverseraient sur moi. Géants rubiconds, tout plein de haine et de colère, ne supportant le mur qui les écartait de moi. Ils voulaient me ramener à eux, me faire sortir de mon asile doré. Mais je ne le voulais pas. J'étais terrifié, faible, seul, mais il y avait ce mur. Et tant que je croyais qu'il tiendrait, ces horribles monstres resteraient à l'écart, incapables de m'atteindre. La voûte céleste semblait se rapprocher tandis que la fureur des coups redoublait, mais je ne perdais pas confiance, ce mur tiendrait. Il le fallait. La perdition m'attendait le cas échéant. D'une poupée faible et minuscule, mais tendre et malléable, je deviendrais un de ces rocs de sang aux rangs de crocs, animé par la violence et la haine. Mon unique rempart, mon dernier espoir, tenait en ce mur sacré. Et plus je me confortai dans cette pensée, plus la muraille semblait s'épaissir et s'agrandir. Elle doublait, triplait, quadruplait continuellement de volume. Quant à moi, je n'étais plus une faible poupée. J'étais devenu un ange, mes ailes de feu me portaient parmi les étendues infinies de mon domaine. Le ciel s'était déchargé de sa rouge teinture pour arborer un pur azur, où moutonnaient ici et là des groupes de blancs nuages. Les coups n'étaient plus que de mourants échos parvenant avec peine jusqu'à moi, je ne les entendais quasiment plus. Alors la terre se mit à fleurir. De son noir sein mûrirent des tapis de verdure, des troncs en sortirent comme autant de timides oisillons du nid. Bientôt ils s'affirmèrent et croissèrent, leurs branches se ramifièrent en un vaste réseau qui arbora bientôt tout une légion de feuilles pleines de sève, vertes et fortes. Des fruits bariolés naquirent tout du long de cette magnifique végétation prenant ses couleurs, comme un dame se parant de bijoux. Des fleuves se frayèrent un chemin sous la voûte des arbres, ruisseaux de saphir, torrents d'azur qui répondaient au bleu infini du ciel. Et moi je survolais ce divin spectacle, aussi léger qu'une plume et rayonnant comme un soleil, corps complètement embrasé d'un doux incendie, je me brûlais moi-même dans le feu de ma passion de vie. Je vivais, rien de plus, rien de moins. Et pourtant, j'aurais dû sentir que j'avais atteint le firmament de ma félicité, bientôt, me réjouissant trop de mon ardente réussite, je vis la nature se flétrir. Les fruits se pourrir en une orgie de corruption, devenus bouts de chair puant, tout chauds et mous de leur pourriture. Les arbres se desséchèrent, leur sève ayant tourné en une horrible liqueur nauséabonde. Ils finirent par s'étioler dans un mol affaissement, se noyant dans la terre de ténèbres. Les fleuves se tarir, le lit de ses serpents autrefois resplendissants se changea en un nauséabond amas de boue, avant de se craqueler définitivement en une peau aride à l'extrême, telle celle d'un cadavre parcheminé. Le ciel perdit de ses couleurs, elles s'enfuirent vers d'autres horizons, comme effrayées par l'affreux spectacle qui se déroulait sous elles. Et tout ne fut plus que mort et désolation. Silence et obscurité.

Je me réveillai, le souffle court, l'esprit fiévreux. Les souvenirs de mon rêve se perdaient déjà dans le creuset du temps, les trois Parques ayant tôt fait d'utiliser ces lambeaux de souvenirs pour pouvoir continuer à tisser le fil du présent. Je n'en eus bientôt plus qu'une impression sourde, une morbide angoisse me saisissant à chaque fois que j'y songeais.

Cette fois-ci mon compagnon n'était pas là, je n'avais pas même eu le temps de l'interroger. Étions-nous bien dans le vaisseau ? De quoi m'avait-il sauvé ? Et pourquoi se terrait-il ici, depuis quand et comment survivait-il ? Autant de questions que je gardais en réserve jusqu'à ce que j'aie l'occasion de les lui poser. En attendant, je me levais de mon « lit », un bout de tissu jeté à même le sol. Mon dos m'élançait après avoir dormi sur une surface si dure. J'étais ankylosé de partout. Mais en vie.

De longues heures plus tard, un frisson me saisit lorsque j'entendis un frottement venant du mur qui me faisait face, une des dalles se déplaçait sous mes yeux. Je ne savais comment réagir, était-ce l'homme de tout à l'heure ? Ou quelque chose de bien moins avenant ? Heureusement j'entendis chuchoter «C'est moi ! » de l'autre côté de la cloison. Mes nerfs se relâchèrent alors en un affaissement de soulagement. Il rentra dans notre repaire, le regard hagard, fuyant. Je voulus l'interroger, mais il ne me prêtait aucune attention. Il fixait le vide, comme voulant jeter son être dans le néant, se fondre dans l'infini. Il demeurait accroupi, se balançant du bout des pieds d'avant en arrière, suivant un rythme lancinant. Finalement il s'endormit, sans m'avoir adressé une parole depuis son retour.

Je demeurais quelques minutes aux aguets, puis m'étalais sur le dos le moins inconfortablement possible dans le sombre réduit. J'avais à mon tour les yeux dans le vague, mes pensées brumeuses se lovaient en suivant la danse hypnotique de la lueur que la bougie diffusait encore. Cette chaude lumière se perdait au plafond en arabesques délirantes, déhanchements embrumés, lascifs mouvements vaporeux. J'étais comme sous l'emprise de l'opium, les proportions se contredisaient, l'espace s'allongeait en hauteur avant de s'aplatir paresseusement en un horizon infini. Les fumées de mon épuisement nerveux me faisaient imaginer mille sortes de fantasmagories, j'étais dans une caverne d'Arabie, aux infinis reflets dorés, avant de me réincarner dans un sombre cloaque humide, éclairé par cette seule torche qu'était la bougie. Je finis par m'endormir, l'esprit complètement détendu à force de tensions successives.

Un vacarme me réveilla, un choc puissant avait retenti contre la cloison par laquelle était arrivé l'homme. D'abord affolé, je me tournais avec espoir vers mon compagnon afin d'y chercher de l'aide. Mais il dormait toujours, nullement perturbé par le bruit. Les coups reprirent de plus belle contre notre mur, mais les dalles restaient immobiles, ce qui me fit croire que nous étions en sécurité. Les percussions continuèrent durant plusieurs minutes, d'abord croissantes en fréquence puis finalement plus espacées à chaque coup, elles s'éteignirent enfin, leur dernier écho se mourant dans l'espace exigüe de notre cachette. Je me recouchai, heureux de constater que notre nid restait à l'abri.

Cette fois ce fut mon compagnon qui me réveilla :
- Ne fait pas de bruit ! J'en entends un qui gratte de l'autre côté du mur...

Je tendis l'oreille pour entendre le faible raclement qui montait du bas de la cloison. Un raclement nerveux, métallique et précipité. Déterminé et imperturbable. Il crissait dans mes tympans comme un sable d'acier, se répandant ensuite dans mes veines en une froide liqueur de terreur. Était-ce encore une tentative de ces horreurs pour pénétrer dans notre dernier refuge ? Le mur avait tenu la fois précédente, mais qu'en était-il du sol ? Il se pouvait qu'il soit moins solide, plus malléable, plus sensible à la morsure de ces griffes, qu'il ploie sous leur volonté de fer et qu'enfin il leur ouvre un chemin jusqu'à nous, en une béante brèche sous le mur. Je restais immobile, tandis que le bruit continuait son travail de sape, et sur la muraille et sur notre moral. Mon ami sortit de sa léthargie, et, saisissant un bout de ferraille posé à l'autre bout de la pièce, vint se poster près de la source des grattements. Il était aussi rouge de rage que livide d'angoisse. Il vint un moment où des rais de lumière commencèrent à se frayer un chemin dans notre habitacle, une intrusion qui semblait en annoncer une bien plus funeste. Je finis par voir les extrémités de la main qui grattait là derrière, elle n'était que longues griffe grises, d'un acier si froid qu'il semblait un diamant. Ces multiples appendices métalliques s'agitaient en une sorte de convulsion frénétique, comme les soubresauts d'une araignée à l'agonie. Mais avec une vitalité bien plus inquiétante. En voyant ces doigts d'acier s'introduire dans la pièce, mon compagnon commença à donner de la barre de fer, tentant d'écraser le plus possible ces bleuâtres aiguilles. Mais toujours elles revenaient, agrandissant sans cesse le trou à la base du mur, qui devint bientôt assez vaste pour qu'on n'y fasse passer un enfant. Alors les griffes arrêtèrent de creuser, et un silence, encore plus insoutenable que le bruit qui le précédait, s'installa. Nous étions tous les deux dans une morbide attente, sachant que la créature n'avait sûrement pas perdu de vue son objectif. Quel était donc son prochain tour ? L'homme qui m'avait sauvé était plein d'inquiétude, une appréhension que trahissaient ses moindres mouvements. De ses regards alarmés, jetant des filets de crainte dans toutes les directions, jusqu'à ses doigts tellement crispés sur son arme de fortune que ses articulations avaient pris la couleur la plus pâle, la mort semblant avoir déjà apposé son livide masque sur mon ami.

Mais les minutes continuaient de filer, tandis que nul son, aucun mouvement ne venait perturber la catalepsie dans laquelle était plongée la scène. Alors, lentement, très lentement, notre peur nous quitta. D'abord en fins filets de sueur froide, puis finalement en un soulagement moral indicible. La créature était partie, elle ne pouvait qu'être partie. Mon ami lâcha sa barre de fer, et s'accroupit, dos au mur, en poussant un long soupir.

Son souffle se mêla à son râle d'agonie lorsque la pique lui transperça la poitrine de dos. Son sang pulsa du trou béant en de grumeleuses rasades, un sang presque noir. Une flaque se forma rapidement sous l'homme, tandis que la pointe fatale fouillait une dernière fois ses entrailles avant de se retirer lentement tandis qu'il la regardait, le visage tendu d'un mélange de bête surprise et d'absolu désespoir. Sa tête retomba lourdement lorsque toute vie l'eût quittée. Un flot pourpre se dévidait encore de la blessure, en un sinistre bruissement liquide.

Je n'entendais aucun bruit, tout n'était que silence, un silence de mort. Puis la conscience de la danse lourdaude du ventilateur me revint progressivement. Ainsi que celle de la nouvelle lumière bleuâtre qui disputait maintenant la pièce aux couleurs de la bougie. Finalement je repris le contrôle de moi-même, j'étais resté immobile depuis le commencement. Et ce n'était que maintenant que je bougeais. Pourquoi étais-je resté stupidement là, à ne rien faire, observant simplement ce qui se déroulait sous mes yeux ? J'aurais pu l'aider, j'aurais pu me joindre à lui pour empêcher cette chose de creuser un aussi vaste espace. Enfin, j'aurais pu saisir cette longue et sanglante aiguille métallique qui avait transpercé mon ami. Mais non, je n'avais rien fait. Avais-je été paralysé par la peur, ou par la faiblesse ? Quelle ordure que l'esprit d'un homme, qui s'occupe plus à penser aux choses qu'à agir sur elles. Quelle néant que notre imagination tourne en montagne. Voilà ce que je me disais alors, tandis que je me haïssais pour n'avoir rien fait. Mais aurais-je pu savoir ? De toute manière, c'en était fait. J'aurais beau réfléchir là-dessus durant des heures, ce qui s'était passé était révolu, j'étais déjà engagé dans une des ramifications que comportaient le passé d'il y a quelques minutes. Tout ce que j'avais à faire était d'y continuer à vivre le moins mal possible. J'aurais beau me lamenter, cela ne me redonnerai pas la chance de changer les choses. Alors au lieu de tomber dans la faiblesse de se dorloter dans de vains espoirs, dans des « et si » et autres hypothèses du possible, il valait mieux que je vive pleinement ce qui s'annonçait comme mon avenir. Car j'en avais un, si j'avais dû mourir avec cet homme, cela aurait déjà été fait. J'avais l'intime conviction que mon heure n'était pas venu, que ce qui avait tué mon sauveur était déjà loin d'ici, croyant avoir réglé définitivement ce problème. Mais elle se trompait. J'étais encore là. Et à cet instant je me promis de lui faire le plus de mal possible, de la détruire avec toute cette haine qui grandissait en moi. J'allais tourner l'agressivité que j'avais commencé à utiliser contre la conscience de ma faiblesse contre elle. Que me restait-il d'autre à faire ? Plus de femme. Pas d'enfants. Mon travail ne me manquerait pas. Pas plus que le vain confort de la maison. Non, j'avais trouvé un but au moins temporaire à mon existence, et pour toujours la manière de la vivre, c'est-à-dire suivre ce qui nous semble alors le meilleur. Bien sûr on peut se tromper, mais le fait de suivre ce qui nous paraît être le bien est le plus important, que le but soit valable ou vain. Tout ce qui m'était passé par la tête ce soir avait enfin trouvé son aboutissement dans cette circonstance. J'allais employer toute la force de mes prises de conscience en un unique but, une brûlante ½uvre de vengeance. Je voulais voir fondre tout cet acier, ce métal frigide qui, maintenant je m'en rendais compte, me rappelait l'esprit de ma femme. Un glacial amas de rouages mécaniques, totalement prévisible dans sa méchanceté et sa médiocrité. Je renverserai tout cela, ou alors mourrait en essayant. Mais je mourrai heureux, car j'avais enfin trouvé un but vers lequel tendre, un nord à tous les tropiques de ma conscience. Et la mort, qu'était-ce donc au final ? A quoi bon la craindre, si rien en ce monde n'appartient à l'homme, on en a l'illusion. J'ai une maison, une voiture, une femme, un fils. Qu'est-ce que tout cela, à part illusions. Non je n'ai pas une maison, j'ai une construction faite de diverses matériaux dont j'avais censément besoin pour vivre et que j'ai payé pour répondre à ces faux besoins, j'ai payé une agence immobilière qui se servait de mon besoin trompeur tout en rendant encore plus crédible la supercherie avec tous ces slogans, toutes ces images de famille heureuse devant un quatre pièces au c½ur d'un quartier résidentiel. La voiture était de même, on l'utilise pour se déplacer, mais pourquoi ? D'où vient toute cette frénésie de mouvement, de bruit, d'activité, d'évènements ? L'homme ne ferait-il que fuir sa conscience par cela ? Je vais voir une personne, pour ne plus être avec moi-même. Un enfant, la plus belle hypocrisie, on pense avoir donné la vie, mais on n'a fait que se donner à soi-même un peu plus de vie, notre domaine d'action est étendu, nous contrôlons encore davantage, nous possédons encore plus. Cet être faible, on le façonne selon nos vues, ou du moins on tente, cette page blanche, on essaye d'y inscrire ce qu'on aurait voulu voir sur la nôtre, les parents confondent contrôle et domination. Bien sûr il faut poser des limites, pour la sécurité et la conservation même de l'individu. Mais limite rime bien trop souvent avec chaîne. Contrôle avec enchainement. Prévention des débordements avec empêchement de la liberté. Et une femme, un époux, je crois l'avoir, rien que l'utilisation de ce terme montre toute l'ampleur de la fausseté. Avoir, avoir quoi ? Tout le monde ne veut que cela, posséder. Et le mariage n'est qu'une énième manifestation de ce désir de possession. L'être humain a peur, il a peur dans le monde, tellement qu'il a besoin d'un bout de papier qui proclame officiellement qu'il n'est plus seul. Il lui faut se barricader entre quatre murs avec quelques objets familiers qu'il croit posséder. Une voiture, une télé, un être humain, un animal. Tout cela le rassure, et il se limite à cela, à la satisfaction de son désir de possession, qui sans cesse s'étend jusqu'à ce qu'il meure. En s'unissant à quelqu'un, on voit plus l'appropriation qu'on vient de commettre plutôt que le partage qui a eu lieu. Chaque être de son côté s'imagine être celui qui prend plutôt que celui qui se donne. Et tout cela pourquoi ? Par manque d'amour. Pourquoi veut-on à tout prix diriger la vie de son enfant, pourquoi veut-on autant se sentir supérieur dans une relation ? Car on a peur, la crainte nous empêche d'avoir confiance. Et l'amour ne peut naître de cette terre désolée par la peur. Au fond de soi-même, on est seul, complètement seul. Ne s'étant jamais donné entièrement à quelqu'un, on se sent seul dans le puits de notre conscience. Et on ne l'a jamais fait car on était terrorisé, peur de faire peur par la manifestation de cet amour, peur de perdre le contrôle en s'abandonnant à quelqu'un, en lui faisant confiance pour nous rendre meilleur. Non, on a préféré penser qu'on était seul à savoir ce qui était le mieux pour nous. Et on s'était trompé. Et il arrive que l'on s'en rende compte, alors on peut tenter de rattraper nos erreurs, ou alors seulement se détester pour nos mensonges envers nous-mêmes. Et au final, toutes les vraies émotions nous ne les autorisons que pour et par nous-mêmes. Je n'aimerai jamais autant personne que moi-même, et je suis la seule personne qui puisse me haïr autant que moi je le fais. Cet enfermement se traduit partout, mais reste souvent invisible sous les masques qu'on arbore tous en société. Et tout n'est que tromperie, mensonges. On finit même par s'y prendre, on porte un masque depuis tellement longtemps qu'on oublie qui se cachait dessous. Alors on ne vit plus qu'une parodie de vie, les émotions sont feintes, les joies sont jouées, les peines peu perçues, tout est fade, et on n'a même plus le courage de se l'avouer à soi-même. On se force à sourire en croquant ce fruit amer, mûri sur l'arbre de notre mensonge. Ainsi, qu'avais-je quitté en oubliant ma femme ? J'avais quitté le cercle vicieux de la possession. Je ne souhaitais plus rien que vivre. Vivre de toutes mes forces. Crier ma vie par tous les pores de ma peau. Rien que cela, affirmer mon existence face à toutes ces caricatures de vie. Leur montrer la fausseté de leurs vues. Mais aussi la société, dans toute sa froide perfection, dans toute sa cruauté auto-protectrice, avait créé des moyens de juguler des pensées comme les miennes. Malade mental, activiste, terroriste, fanatique, illuminé, fou, peu importe, tous ces termes ne reflétaient qu'une seule et même idée : l'intrusion. L'intrusion d'un corps étranger dans les rouages du monde, si ordonné. Et la société, une fois cet étranger identifié, ne souhaite plus qu'une chose, l'expulser. Physiquement, en l'envoyant vers un autre pays, en l'enfermant dans un asile, ou moralement, en lui montrant qu'il est seul à vouloir ralentir sa bonne marche, en tentant de lui faire croire qu'il est véritablement anormal. Et pour parvenir à vivre ma volonté, il me faudrait me fondre entièrement dans cette immense machine, me faire passer pour un rouage tout ce qu'il y a de plus banal sans perdre la conscience de mon jeu, sans me réduire à ce vernis trompeur. Du moins c'est ce que j'aurais à faire une fois ma vendetta accompli. Je me mis donc rapidement en marche, sortant de la cachette en rampant à travers le trou dans le mur.

Le couloir au dehors était désert. Il baignait dans une anémique et cruelle lumière froide, elle m'était glaciale après ces heures à la chaleur de la bougie. Je marchais d'un pas leste mais ferme, cherchant de quel côté m'orienter pour commencer mon ½uvre de vengeance. Je n'eus pas à me questionner longtemps, d'arides rires retentirent à ma gauche, comme si les démons m'aidaient même à les détruire. En m'approchant, je sentis que j'étais sur la bonne voie, leurs rires se faisaient plus sonores, sonnant à mes oreilles comme autant d'échos de ma conscience face à ma lâcheté et à la mort de mon ami. Bientôt je distinguais de multiples bruits qui m'étaient maintenant familiers, crissements métalliques rapides, raclements de l'acier contre l'acier. Mais maintenant ils ne me faisaient plus peur, mais nourrissaient ma force. Quelle douce musique serait leurs soupirs d'agonie à mes sens en quête de sang ! J'arrachai un bout de métal distordu d'une cloison pour m'en faire une arme, je le portais comme une longue lance de métal.

J'arrivais à l'entrée d'une pièce, qui en surplombait une encore plus vaste. En m'introduisant dans la première, je pus enfin voir mes adversaires, dont l'aspect m'était encore totalement inconnu, mis à part cette funeste pique transperçant le corps tout chaud de sang de mon ami. Ils étaient au nombre de trois, se pavanant dans la pièce comme de fiers gardiens. Leur stature était à peu près celle d'un chien mais en beaucoup plus imposant et épuré ; comme dans un dessein d'efficacité meurtrière. Leurs longs corps effilés filaient avec vitesse sur le sol, traînaient une effrayante queue derrière eux. C'étaient ces queues qui provoquaient ces aigus crissements métalliques, car elles frottaient de tout leur poids sur leur sol, et se terminaient en une longue pique effilée au tranchant luisant. Ce devait être avec son aide qu'elles achevaient leurs victimes, comme j'avais pu si bien le voir.

Je restais à guetter en hauteur, attendant une occasion propice pour frapper une de ces bêtes de plein fouet sans qu'elle ne s'y attende. Mais toujours il y en avait une autre en mesure de lui porter secours, j'attendis donc longtemps qu'elles s'éloignent les unes des autres. Finalement le troisième chien d'acier s'en alla, il ne resta plus que deux de ses congénères. L'un d'eux se coucha, et, bien que je n'en ai eu aucune preuve, cette machine me sembla s'être endormie. Je ne perdis pas de temps et sautait depuis le haut jusqu'à la plus vaste salle. J'eus peur d'avoir fait trop de bruit mais le dernier chien ne fit pas mine de bouger tandis que je m'abattais sur le sol. Je m'approchais de lui, brûlant du désir d'abattre mon arme sur sa grise cuirasse.

Il ne se retourna qu'au dernier moment, et ce fût pour recevoir le coup de lance en pleine face, sa tête se sépara instantanément du reste de l'assemblage, en un crépitement électrique. Le second gardien s'éveilla alors en sursaut, et s'abattit en un éclair sur moi, je me dégageais de son étreinte alors qu'il tentait de me harponner de sa longue queue meurtrière, en roulant sur le côté je lui envoyai au passage un coup sur le flanc droit. La machine roula sur le sol et ne bougea plus un moment. J'en profitai pour lui enfoncer l'arme dans la gorge, et put voir avec satisfaction cet infâme conglomérat mécanique cesser de s'articuler.

J'en avais eu deux, mon ami était ainsi doublement vengé. Mais je savais très bien que je ne pourrais continuer bien longtemps à chasser de tels prédateurs. Déjà le second chien m'avait écorché la poitrine en m'assaillant de ses griffes, et mon ardente colère s'était épuisé dans les violents coups que j'avais donnés à mes victimes. Plutôt que de courir à une mort certaine, je me mis à chercher une échappatoire à ce vaisseau. Je ne sais si la chance y fût pour quelque chose, mais en quelques minutes je trouvai un trou dans le sol qui me conduit au sol, directement sur un lit neigeux. Le vent ne tarda pas à me battre la figure de son souffle glacial, mais il revigora mon c½ur. Je fonçais tout droit dans la nuit, sans regarder en arrière, sans chercher à revoir les fantasques maisons, ni l'étrange vaisseau. Je marchais, j'avançais pas après pas sans m'arrêter, voulant simplement laisser tout cela derrière moi. Mes pas s'enfonçaient dans la neige, mais ne laissait guère d'empreinte car la couche neigeuse était devenu presque invisible depuis que j'étais sorti. Elle s'épuisait peu à peu, cessant d'être nourrie par les flocons.

Enfin, après avoir erré longtemps dans le froid et l'obscurité, car il n'y avait pas plus de lumière sur le chemin de retour qu'à l'aller, j'arrivais en ville. Les lumières se ravivèrent, les bruits reprirent forme, l'odeur cotonnée de la neige saisit mes narines et une aride soif me brûlait la gorge lorsque j'arrivai enfin chez moi. J'y fêtai le Nouvel An en avance, célébrant ma propre renaissance, dessinant ce que je souhaitais suivre pour le bien, et ce que je devais m'efforcer de suivre dans les gris rouages du monde pour y rester intégré, m'y adapter mais non m'y réduire et suivre ce que j'avais enfin trouvé ce soir.


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# Posté le lundi 11 janvier 2010 14:25

Poèmes (II)

Temps perdu

L'angoisse de la réflexion
Coule comme un venin
Le long de l'échine un frisson
Nous saisit de sa froide main

Sans réponses ces questions
Ou n'en n'ayant que trop
D'une à l'autre nous passons
Comme lors d'une valse, un boléro

Incapables de se fixer
Car ne voyant que trop
De quelles forces et faiblesses sont constituées
Chacune de ces solutions de facilité
Nous les laissons bientôt

S'acharnant à poursuivre un idéal
Séduisant telle une femme vénale
Noir et trompeur fanal
Sans cesse il détale

Jamais ne se laisse attraper
Jamais ne se laisse approcher
Toujours se fait désirer
Et toujours nous aura leurrés

Que donc alors préférer ?
La tromperie d'une réponse biaisée
Nous fermant mille portes
Mais substituant un droit chemin à une voie torte
Ou bien cette recherche sans fin
Cette avancée sans repères
Où à chaque pas l'on se perd
Où chaque choix n'en est pas un
Dans cet infini qui désespère
Ou met en colère
Par la fièvre de son venin


Percée

Ce tout n'est en fait qu'un rien
Trompant par son infini
Il tente, il séduit
Ce tout ne mène à rien

De nos ambitions
Il faut savoir parfois se détacher
Et, tout en croyant se dévaluer
Faire un choix avec passion

Car il nous importe de choisir un chemin
Et non pas stagner à leur commun départ
Certes ainsi on les voit un à un
Mais leur avancée se perd dans le brouillard

Il faut vaincre sa peur
La prendre à bras-le-c½ur
Et en une voie faire confiance
En une voix avoir créance

L'absence de crainte est espoir
L'absence de froid est chaleur
L'absence d'obscurité, lueur
L'absence de lumière, noir

Et un c½ur sans haine est plein d'amour
Un être sans crainte plein d'espoir
Un homme sans raison plein de passions

Tous ces extrêmes en chaque homme
Tendent entre eux d'épais fils
Dont la nature est de l'homme
De faire de sa nature la somme
En une vision nubile

Tel qui a les cordes courtes
Ne brillera jamais
Ni en bien ni en méfaits
Son étendue est trop courte

Mais un être grand
Et faible et puissant
Sait à quels précipices il s'expose
Lorsqu'à gravir un mont il s'ose


Murmure

Le vacarme de la raison
Aux multiples voix dissonantes
Ces arrogantes vilipendantes
Couvre la douce mélodie de la passion
Qui de son doux murmure
Charme l'homme mûr

Elle, de sa voix fluette
Murmure faible mais constant
Nous emplit, nous rend confiant
Pour peu que nous rendions la raison muette

Ainsi suivons le c½ur
Dans ce qui en vit et en meurt
Et plions-nous à la raison
Lorsque nous en avons l'imprécation

Et même qu'elles se tiennent la main
Que l'une l'autre elles s'escomptent
Car au bout du compte
Tout n'est que mélange et de l'une et de l'un


Renaissance

L'art a cette simplicité
Qui permet d'éluder
Au moins un moment donné
Toutes les questions posées

Mais ainsi il tue aussi
Toutes les réponses dans leur lit
Amenant à tout repenser
Il efface et questions et réponses du passé

En jetant dans un nouvel ordre d'idées
Il veut nous faire nous oublier
A vivre non pour lui mais par lui

Pour cela, nul amour-propre ne reluit
Il ne faut ni se haïr, ni s'aimer
Afin de s'oublier

Se perdre et être guidé
De froid grelotter
Pour ensuite être réchauffé
Dans le noir tâtonner
Pour la lumière y mieux trouver

L'art obscurcit tout en éclairant
Se pourrit en mûrissant
En nous découvrant notre vérité nous ment
Nous fait nous oublier
Pour mieux nous retrouver


Bonheur

Quand enfin on lâche un peu de leste
Délaissé du poids des soucis
De la crainte, libéré des ennuis
On caresse de plus près la voûte céleste

C'est alors qu'il faut éviter le tort
En ne s'occupant que de sa tête ennuagée
D'oublier que sur le sol repose toujours nos pieds
Et ainsi se transformer en pédant butor

Pas plus qu'il ne faut les autres mépriser
Enivré par notre hauteur
Il faut au contraire s'en jouer

Et à leur niveau se reposer
En un certain jeu d'acteur
Qu'il atteigne notre félicité leur souhaiter

Le solitaire toujours entouré

Triste consolation du poète
Qui toujours a sa muse pour lui
Mais pour les sens reste muette
Tandis qu'elle embrase l'esprit

Elle n'occupe pas pour autant son lit
Elle est toujours là, présente
Mais notre triste artiste rêve lui
D'une femme aimante

Embrassant son corps
Le couvrant de tendresse
Lui montrant qu'il n'est pas mort

Le faisant vivre de ses caresses
L'écartant du tort
Voilà ce qu'il veut pour maîtresse
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# Posté le lundi 11 janvier 2010 14:17

Minuit (sixième nouvelle)


Alors que je me promenais sur la plage, comme chaque matin, j'ai retrouvé un imposant bloc de roche, échoué sur le sable. Le monolithe était noir comme la nuit et suivait une progression cyclique qui s'évasait vers le haut. Intrigué par l'aspect exceptionnel de ce bloc de pierre, je l'ai fait transporté jusqu'à chez moi. En l'examinant mieux, j'ai remarqué qu'on avait gravé des mots sur toute la surface de la partie extérieure de l'objet. Au début, je ne distinguais aucune phrase intelligible. Mais, en éteignant la lumière avant de quitter la pièce, je remarquais une phosphorescence étrange qui émanait de ce qui avait été rédigé. Ainsi plongé dans l'obscurité, les mots se détachaient nettement dans une curieuse surbrillance. Je pus donc lire à loisir ce qu'on avait inscrit sur la pierre.

Au fil de ma lecture, une sourde angoisse se saisit de moi, et je finis totalement effrayé à la fin de l'horrible récit. Je n'y croyais pas, bien entendu. Mais la sombre terreur qu'il recélait était tellement brute, semblait tellement vivante, authentique, que l'effet qu'elle me fit fut incontrôlable. Une fois la nuit venue, je guettais les douze coups de l'horloge du salon, anxieux et épuisé nerveusement. Ce soir-ci, les douze échos de minuit me semblèrent bien menaçants. J'étais seul dans ma grande chambre, à écouter le ch½ur nocturne de la pendule : « tic tac, tic tac, tic tac ». Je m'endormis tout de même, mais fit de monstrueux cauchemars, parcourant de sombres couloirs, évitant de regarder aux fenêtres du terrifiant château que je parcourais.

Quand je me réveillai, un éclair de lucidité me prit. Je me rappelai une série d'étrange articles qui avaient paru il y a de cela plusieurs années dans les journaux. Ces nouvelles m'avaient tellement intrigué que j'avais constitué un véritable dossier où j'avais rassemblé toutes les coupures qui avaient trait à cet évènement. Je ressortis donc le dossier de ma bibliothèque, et à la lumière du récit que j'avais lu la veille, ce que contenaient ces articles prenaient maintenant une teinte effroyable. Acquérant une sombre terreur, d'autant plus inquiétante que tout se rejoignait, se recoupait avec ce que contenait le récit gravé sur la pierre. Ce ne pouvait être de simples coïncidences, de monstrueuses choses se tramaient dans les profondeurs ténébreuses de la terre, là où le soleil ne brille jamais.

Afin de tout mettre au clair, je recopiais toute l'histoire sur papier et j'établis des parallèles avec les articles de presse lorsque le rapprochement me semblait pertinent. J'obtenais à la fin un récit inquiétant, que voici reproduit ici-bas :


Récit gravé sur l'étrange morceau de pierre :


I

« Toute la famille qui me restait se limitait à mon oncle, Auguste de la Porte. Un vieil ermite misanthrope qui vivait bien à l'abri des futilités pernicieuses du monde dans un vaste château perché sur un large roc, quelque part au large des côtes de la Russie. Il se nommait « Le Château de la Porte » J'entretenais une correspondance assez régulière avec lui, je l'informais un peu des nouvelles du pays familial, le Royaume Uni, lui me racontait ses souvenirs familiaux et nous discutions souvent d'une multitude de questions. Mon oncle lisait beaucoup, et de tout : fiction, philosophie, essais etc. Je lisais pour ma part assez modestement, mais je faisais souvent jouer mes souvenirs des cours de l'abbaye où l'on m'avait dispensé un bon enseignement pendant ma jeunesse. Nos vues philosophiques divergeaient sur de nombreux points, mais là où certaines personnes fuient les différences, nous nous réjouissions de l'enrichissement réciproque qu'elles entraînaient. Ces divergences se rapportaient bien sûr au fait qu'il vivait seul à l'écart de tout contact humain, alors que je vivais au beau milieu de Londres, entouré de la société. J'avais une foule de contacts et une bonne poignée d'amis. J'étais jeune et ambitieux, il était vieux et perclus, mais cela ne me gênait pas de discourir ainsi avec lui, car même si son corps était impotent (du moins c'était l'idée que je m'en faisais), son esprit gardait une vivacité hors du commun, j'expliquai sa grandeur intellectuelle par le temps qu'il consacrait à la lecture. Il pouvait facilement se le permettre, étant seul et isolé. Sa mémoire était également impressionnante, il ne cessait de me parler d'histoires familiales parfois vieilles de plus d'une cinquantaine d'années.

Sa situation isolée lui plaisait, sa seule compagnie – si je puis dire – se résumait au cercueil de sa femme, qui occupait une salle au sous-sol. Il m'avait confié s'y recueillir tous les matins, pour lui, ne pas oublier les êtres chers étaient vital. J'imagine qu'on comprend mieux cela en vieillissant, car maintenant je saisis sa pensée, alors que lorsque qu'il me l'avait énoncée pour la première fois je n'avais pu en saisir toute la portée.

Afin de meubler le grand silence dans lequel il vivait, mon oncle jouait souvent de la musique ; du piano et du violon en majorité. Il me disait qu'il aimait le piano, car c'était l'un des rares instruments qu'il estimait être capable de se suffire à lui-même. Nul besoin d'accompagnement selon lui, les notes du piano savaient à elles seules créer un autre monde, qui n'avait pas besoin d'être foulé par les accords intrus d'autres instruments. Ainsi se déroulait ses journées, longues et monotones en apparence, mais qui en réalité se suivaient sans se ressembler grâce à la saveur toujours différente qu'apportait ses lectures et ses instants mélomanes. Tel jour était une épopée héroïque sous la plume d'Homère, tel autre une plongée dans des ténèbres millénaires guidée par Lovecraft.

Mais la vieillesse préleva néanmoins son inévitable tribut sur l'enthousiasme de mon oncle, il se plaignait de plus en plus de la solitude dans ses lettres, tout en continuant à dénigrer la terre entière. Je lui proposai donc de passer quelques jours chez lui, l'envie de l'entendre jouer de ses instruments aidant et, en cette période estivale, il n'y avait guère de divertissement à Londres. J'étais sûr que cela lui ferait plaisir, et effectivement il me répondit positivement. Il m'informa néanmoins de la longueur et de la complexité du voyage ; de multiples changement ferroviaires, la traversée de régions reculées, et la dernière partie voyage, qui devait me conduire jusqu'à un village d'où je prendrai un bateau, s'annonçait comme étant plutôt hasardeuse. Fait étrange (enfin pas quand on sait ce que je sais), il me demanda de ne pas emporter de montres chez lui, il m'avait dit que de toute manière elles ne seraient d'aucune utilité à cause d'un dérèglement du champ magnétique dans la zone où il vivait. Je décidai de passer outre les potentielles contrariétés liées à ce voyage et lui réaffirmai mon intention de lui rendre visite. De plus, ce voyage me changerait sûrement les idées, car voilà quelques jours que je faisais toutes les nuits le même cauchemar ; enchaîné à un mur, j'étais obligé de regarder d'infernales visions au travers de vitre sans âge (tout comme maintenant).Je mis quelques uns de mes amis au courant de mon voyage afin qu'on ne s'étonne pas de mon absence et fis mes bagages.

Le voyage fut long, effectivement. Mais ainsi j'eus la chance de pouvoir admirer des paysages d'une rare beauté. Les bois allemands, aussi noirs qu'insondables ; les côtes désolées de la Mer Noire, dont chaque vague charrie l'écume de la mélancolie ; les steppes russes, vides et arides comme un désert de glace. Le trajet était rythmé par la valse continuelle du soleil, allant et venant en ses coulisses sidérales. Ce parcours me changeait du paysage londonien et j'appréciai chacun des kilomètres qui m'éloignait de la grisaille uniforme de l'Angleterre. De plus, le mouvement de mon corps physique avait mis en branle ma pensée, je pensais à milles choses à la fois, effleurant ma psyché sous d'innombrables angles. Je pensais à ma jeunesse, à ma vie, à la société, au monde, à l'amour, et à toutes ces choses auxquelles on se plaît à penser lorsqu'on est seul et avec du temps devant soi. J'avais pris quelques livres afin de ne pas m'ennuyer pendant le voyage, mais je n'en ouvris pas un seul. L'excitation grandissante procurée par mon trajet occupait déjà bien assez mon esprit, j'étais aussi gai qu'un enfant venant de recevoir un nouveau jouet, tout était sujet à l'émerveillement et au questionnement. Cet état d'esprit était sûrement dû aux paysages nouveaux qui avaient ouvert l'appétit de ma curiosité.


Ce voyage vivifiant aboutit à quelques dizaines de kilomètres de la côte russe, faute de chemin de fer pour porter les wagons. Je dus donc prendre un cheval et un guide afin de finir le trajet. Les deux nuits que j'ai passées dans la froide toundra de cette région me laisseront un souvenir impérissable, il semble que les nuits de ces régions ne s'apparentent pas à celles qu'on trouve chez nous. Elles ne succèdent pas simplement au jour, mais elle ouvre, ou tout du moins c'est l'impression que j'en ai eu, sur tout un nouveau monde à part entière, avec ses règles, ses habitants et ses coutumes. Ainsi, les territoires que nous arpentions le jour ne se faisaient plus reconnaître avec leurs équivalents nocturnes. C'est pourquoi nous stoppions notre route dès le soleil couché, car personne n'était assez sûr de l'exactitude du chemin à suivre en ce sombre dédale. Mille bruits s'éveillaient à la tombée de la nuit, comme une horde de chauve souris sortant de sa tanière une fois la lune reine des cieux. Des hululements nocturnes dont la provenance n'était jamais certaine, des craquements de bois, comme si les arbres tentaient de s'arracher du sol ; même les herbes semblaient murmurer sous le voile du crépuscule. Bien que l'atmosphère fût inquiétante, la fin du voyage ne connut aucun incident et j'arrivai rapidement au village qu'avait mentionné mon oncle. De là, il ne me restait plus qu'à prendre une barque et je serai arrivé à destination. »

Article de presse, daté du 23 janvier 1887 :
« ...Un cadavre à la mer !: Il y a tout juste une semaine, aux alentours de 19 heures, les villageois de Vankarem, un hameau portuaire de la côte est russe, ont bien cru recevoir un cadeau du diable. Échoué sur la plage, ils ont retrouvé ce qui s'est révélé être un cadavre d'homme, mais dans un état de décomposition telle que son appartenance à l'espèce humaine n'a pas tout de suite été confirmée. Un médecin est venu d'Egvekinot, la seule ville d'une certaine importance aux alentours. Il a mené une série d'observations sur le corps, les conclusions qu'il a tirées tiennent de l'absurde, mais on toutes étés vérifiées par plusieurs de ses confrères. Nous livrons ici un résumé succinct du rapport du médecin, contenant les éléments les plus frappants, car la liste d'étrangetés est trop longue pour tenir sur une unique page. Le médecin, nommé Yuri Kenkioush, note que la peau du cadavre présentait une multitude de longues striures, comme s'il s'était scarifié sur l'ensemble du corps. Ce qu'il aurait bien sûr été incapable de faire intégralement lui-même. Le corps était dans un état extrême de sous-alimentation, le médecin a spécifié qu'un os a traversé la peau au niveau de l'épaule droite du corps tandis qu'il palpait le peu de chairs qu'ils restaient, tellement l'homme était dans un profond état d'inanition. Le corps semblait avoir longuement séjourné dans la mer, car il présentait un gonflement bouffi et exhalait une odeur autant saline que putride. Pour parachever le tout, le crâne était démuni d'yeux, il n'y avait que deux orbites creuses. Yuri a également noté la présence de graves blessures aux extrémités des doigts de la main droite de l'homme, comme s'il se les était frottés longuement contre une surface rugueuse.. Le médecin date la mort d'au moins 15 ans, il pense qu'elle pourrait remonter à plusieurs décennies. La ou les causes de la mort n'ont pas encore étés décidées, ce pourrait être de sous-alimentation, tout autant que suite aux blessures infligées à l'homme. Cette histoire est entourée d'une aura de mystère, et nous restons à l'affût de nouveaux éléments qui pourraient permettre d'éclaircir cette affaire... »




II


« Après une nuit des plus calmes entre les quatre murs de l'auberge, je m'enquis d'un quelconque pêcheur afin d'être conduit jusqu'au château. Je n'avais pu l'observer à mon aise hier, comme nous étions arrivés à la tombée du jour. Mais je le voyais clairement maintenant, bien que la distance à laquelle il se trouvait le fasse apparaître couvert d'un pâle manteau brumeux. Le roc se dressait face aux assauts de la marée, les vagues se déchiraient sur les crocs de ses falaises à pic. Le caillot rocheux semblait sorti des flots tel l'éperon d'un antique navire, et la demeure familiale le chevauchait fièrement, comme un cavalier architectural sur une monture de granit. A vrai dire, on ne voyait que les tours du château car le reste s'enfouissait derrière un rideau de verdure. Des arbres avaient réussi à pousser en abondance sur ce caillou par je ne sais quel miracle, et cela apportait un peu plus de charme à l'endroit, le plaçant à l'abri des regards de la côte. On discernait vaguement un ponton s'avançant d'un bras dans la mer, sûrement destiné à accueillir les embarcations. On lui faisait parvenir mes lettres de cette manière, et il chargeait régulièrement des habitants du village de lui apporter des victuailles.

Je fus donc conduit, moyennant quelques piécettes, jusque chez mon oncle. L'îlot était plus impressionnant maintenant que je me trouvais à son pied, le promontoire sur lequel se perchait la maison me semblait désormais à des centaines de mètres au-dessus du sol. J'étais également étonné par le bruit de la mer, c'était un vacarme incessant d'une guerre opposant les vagues éphémères aux fondations millénaires de l'île. Je dus crier au marin pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas besoin de m'attendre car je devais rester un moment ici. Il déchargea donc mes bagages et me laissa seul au pied de ce colosse rocheux. Je regardai le bateau s'éloigner, ne devenir plus qu'un point noir à l'horizon, une aspérité sur la ligne pure du lointain, puis plus rien.

Un chemin montait vers le château, bordé d'arbres. Je déplorai l'absence du soleil, il me semblait que cela aurait fait un spectacle magnifique. Toute cette verdure dans un écrin marin devait resplendir sous l'éclat solaire. Je gravis le sentier, avec ses bois pour éphémères compagnons de route. Je remarquai, éparpillés dans les profondeurs de la forêt, des bancs épars. Était-ce mon oncle qui en avait fait installer, ou remontaient-ils à plus loin ? Leur aspect ne me donnait aucune piste, ils auraient pu être âgés tout aussi bien d'une dizaine d'années que de plusieurs centaines. Plusieurs sentiers, partant de mon chemin, m'invitaient à pénétrer plus en avant dans le bois, qui semblait s'étendre jusqu'aux confins de l'univers. Jamais mon ½il ne perçut la limite de ce bois fantasmagorique, j'avais beau jeter des coups d'½il de tous les côtés durant mon ascension, mon regard tombait toujours sur des arbres, les falaises qui auraient dû se trouver non loin étaient sans cesse dérobées à ma vue ; ici par une énième rangée de frênes, là par un bataillon de bouleaux. Et il en était de même pour la mer, après le premier coude du sentier, je l'avais perdue. Je me dis que le bois était remarquablement dense. Et puis, je ne connaissais nullement l'endroit, il était normal que je m'étonne de la première circonstance inconnue. C'est alors que je remarquai l'absence du bruit de la mer, j'entendais seulement le piaillement des oiseaux ainsi que le feulement des branches bercées par le vent. Mais nulle trace audible de la lutte maritime que j'avais remarqué en arrivant, quelle était encore cette énigme ? Le vent avait peut-être pris une tournure telle qu'il emportait loin de moi les débris sonores des vagues, ou encore était-ce le matelas de verdure dans lequel je reposais qui avait étouffé ce bruit. Ne m'arrêtant pas à ces détails, je continuai mon ascension et le chemin finit par s'élargir, me dévoilant l'entrée du domaine de mon oncle.

Sa demeure est magnifique. Sa majesté me frappa lorsqu'elle s'offrit à ma vue, le château se dressant fièrement au-dessus de la cime des arbres, ses fondations puissamment ancrées dans la terre. On voit tout d'abord la splendide façade, d'un blanc immaculé, le soleil s'y reflète avec une clarté éblouissante. Dans ses murs sont percées de hautes fenêtres, richement décorées. Le vitrage rappelle le travail d'orfèvre que l'on peut admirer sur les vitraux d'églises, mais sans les icônes religieuses. Les vitres miroitent sur toute la largeur du colosse d'ivoire, les reflets solaires jouant sur leur surface ; à la manière d'un rivage maritime crépusculaire baignant dans les douces caresses d'un chaud soleil couchant. La haute porte principale forme une bouche boisée dans le bas du mur, ses deux battants aux odeurs surannées de chêne sont d'une épaisseur impressionnante, il faut pousser de tout son poids pour parvenir à ouvrir la porte. La demeure s'étend sur deux étages, reposant sur le rez-de-chaussée. On trouve également une cave sous le niveau du sol, là sont entreposés toute sorte d'objets que mon oncle a amassé au cours des années, ainsi que le vaste héritage de notre famille. Mon oncle étant un des derniers représentants de notre lignée, il a ainsi récupéré une grande partie du patrimoine familial. Le château s'étend sur plusieurs dizaines de mètres de longueur, si ce n'est sur des centaines, véritable mastodonte de pierre. Mon regard eut du mal à embrasser l'étendue de l'édifice du premier coup d'½il. Ses angles imposants sont caressés par le bruissant feuillage des arbres à proximité. Mon oncle n'avait guère mentionné la majesté de sa demeure, ma première rencontre avec le château me coupa donc le souffle, j'étais totalement sous l'emprise de la surprise. On ne pouvait se faire une idée réelle de sa prestance lorsqu'on le voyait de la côte. J'en vins même à penser que la bâtisse que j'avais vue auparavant à plusieurs kilomètres de distance était sensiblement différente de celle qui se dressait maintenant face à moi. En regardant bien, je trouvais qu'elle n'avait pas exactement la même couleur que celle que mes sens avaient perçu au loin, et qu'elle se dressait sensiblement plus en hauteur que ce que j'avais cru discerné du rivage. Ces confusions étaient sûrement dues à l'effet produit par la forêt sur mon imagination. Le bois qui servait de cadre paisible à cette impressionnante peinture ».

Article de presse du 2 février 1887 :
«...Avancées dans l'affaire du cadavre inconnu !: Il y a une semaine, nous vous parlions de ce corps retrouvé à l'est de la Russie, affreusement décomposé. Il a été envoyé à Magadan, plus à l'ouest, pour des analyses plus poussées, et nous venons d'être informés des résultats. Ce qui a été déduit de ces analyses éclaircit quelque peu un côté de l'énigme, mais a également ouvert la porte à de nombreuses nouvelles interrogations. D'après les analyses menées, l'homme ne semble pas être mort de ses blessures, mais de soif. Seulement, il serait mort de soif bien plus longtemps après le temps que n'importe quel homme aurait pu endurer, les scientifiques ont mentionné une durée de l'ordre de plusieurs mois. Quant au problème de la faim, les scientifiques ont émis une idée terrifiante. D'après les restes organiques retrouvés entre les dents du sujet et dans son estomac, il semblerait que l'homme se soit nourri de ce qui s'apparenterait à de la chair humaine ! Dans quelles circonstances une telle horreur a-telle pu se dérouler ? De plus, on ne sait pas s'il s'est mangé lui-même ou si ce cannibalisme a visé une ou plusieurs autres personnes. Quoi qu'il en soit, l'affaire devient de plus en plus sordide et incompréhensible.... »


« Tout en continuant à contempler la scène idyllique qui me faisait face, j'avançais vers les portes, sentant le poids centenaire de la voûte des arbres peser sur mon crâne, la toile de branches feuillues servant de ciel émeraude à la clairière. Je vis enfin mon oncle, il était assis sur une chaise, à une terrasse attenante au flanc droit de l'édifice. Il me parut aussi noble et inamovible que les chênes qui l'entouraient. Il regardait vers le bois, le regard dans le vague. Il ne semblait pas m'avoir remarqué, ou du moins ne témoignât-t-il aucune marque d'attention à mon égard car je continuai à m'approcher sans que son regard ne glisse vers moi. Cette vision de mon oncle assis à l'ombre, surplombé par la voûte verdoyante et dorée de la clairière m'emplit d'une sensation paisible qui coula en moi comme la plus fraîche des sources de montagne. Cet endroit semblait hors du temps, le tumulte de la ville me semblait ne jamais pouvoir briser ce silence boisé, et mon oncle était le gardien intemporel de cet asile fantastique, véritable oasis de paix et de verdure.

Mon oncle se tourna enfin vers moi, notre torpeur passagère assoupie. A ma vue, il sembla comme ranimé, les traits lourds et pendants de sa figure ridée soudainement tendus par un sourire d'une franchise chaleureuse. Il me dit de laisser mes bagages près de la porte et de le rejoindre sur la terrasse. J'avais hâte de pouvoir enfin considérer mon périple comme terminé et de me prélasser dans un fauteuil confortable, les mains blotties contre une tasse de thé brûlant.

Je gravis les marches marmoréennes une à une, éblouissantes sous le feu lumineux diffusé par la coupole végétale qui culminait à plus d'une dizaine de mètres au dessus de moi. Mon oncle me donna une poignée de main vigoureuse, d'une énergie telle qu'elle m'étonna venant d'un homme si âgé. Il semblait d'ailleurs en bonne forme physique, il se tenait bien droit, et non voûté comme la plupart des personnes âgées. Les muscles de ses bras étaient bien tendus, semblant prêts à soulever une lourde charge sans faillir. Son regard était vif et lumineux, laissant percevoir des sens toujours alertes. Il m'interrogea sur le voyage et parut satisfait qu'un des derniers membres de la famille ait une figure aussi bien faite. Je lui racontai mon périple à partir de la descente du train, les nuits fantasmagoriques dans une région reculée puis enfin mon émerveillement pendant la découverte de son domaine. Il rigola, comme trop habitué au cadre de sa demeure pour pouvoir encore y trouver la moindre source d'étonnement.

Une fois nos premiers échanges terminés, il m'invita à m'installer dans le château, nous allâmes donc récupérer mes valises à la porte puis il me fit entrer dans la fière demeure. L'intérieur me fut un effet aussi puissant, sinon plus, que celui du bois fantastique et de l'aspect splendide de la façade du château. Il me fit pénétrer dans une immense entrée, dans laquelle trônait un lourd escalier de marbre donnant sur les étages supérieurs. Les panneaux de bois recouvrant les murs étaient d'une teinte profonde, puissante, un parfum brut en exhalait, telle la fragrance de quelque chêne millénaire. Des peintures ornaient les murs, leurs cadres dorés se détachant nettement sur les sombres boiseries. Malgré toute cette richesse, le bon goût était quand même de mise, et j'en félicitai mon oncle, car l'opulence tend à attirer un fatal émoussement des sens, comme si l'odeur enivrante de l'argent trompait l'esprit de son possesseur, voué la plupart du temps à ne tourner son attention et ses efforts que vers cette fortune éphémère. Chaque élément semblait avoir été savamment placé, dans une plus large question d'esthétique, les peintures s'accordaient en teintes, et leur placement laissait juste assez de place au regard pour respirer tout en ne laissant transparaître aucun vide. L'épais et soyeux tapis carmin placé sur les marches de l'escalier donnait à la scène une force graphique et un épurement chromatique étonnant, toute la pièce n'était qu'un écrin boisé d'ébène où s'enchâssait le bijou géométrique du blanc escalier, d'où se détachaient les teintes empourprées du tapis, comme une rougeur naissante sur une peau de jeune fille.

Il me fit visiter ainsi une partie du château, il eût fallu une demi-journée pour que je découvre la totalité de son immense résidence. Les autres pièces que je vis étaient toutes aussi richement décorées, avec toujours de subtiles variations esthétiques d'une pièce à l'autre. Ici les tableaux étaient plus imposants mais moins nombreux, là l'agencement des meubles donnaient une impression plus forte d'espace, tandis que dans une autre veillait quelque statue, donnant une artificielle touche de vie à ces grands espaces silencieux. Pour finir il me montra ma chambre, dans laquelle j'installai mes affaires, puis nous descendîmes à la cuisine. De grandes vitres donnaient une douce clarté à la pièce, une lumière à laquelle j'étais peu habitué sous les fumées et l'ombre des bâtiments avoisinants à Londres. Il entrouvrit une fenêtre et le chant des oiseaux parvint, cristallin et innocent, à mes oreilles. Il me proposa un thé, que j'acceptai avec envie, puis nous nous remîmes à discuter. Je le questionnai sur sa demeure, son impressionnante étendue, quelle en était l'histoire, depuis quand vivait-il ici, autant de questions qui ne m'avait pas semblé importante lors de notre correspondance, alors que je n'avais encore jamais porté le regard sur le château. Il me dit qu'il avait bien peur de ne pas même connaître lui-même toutes les pièces de cette maison. Il l'avait acheté il y a de cela plus de quinze ans, alors qu'ils habitaient à Londres lui et ma tante. Un vieil homme russe avait un jour frappé à leur porte, venant lui parler de ce château. L'homme portait un long manteau de fourrure et un chapeau haut-de-forme. Son visage était chaussé d'un monocle, lui donnant un aspect doctoral. Il parlait un anglais presque parfait mais doté d'un fort accent slave, hachant les mots avec vigueur. Son intonation atypique avait marqué mon oncle et il ne l'avait pas oublié. Il lui avait dit être le propriétaire d'une splendide demeure mais qu'il sentait sa mort arriver. Il cherchait donc quelqu'un pour venir y habiter à sa place une fois qu'il se serait éteint, afin de ne pas laisser décrépir un lieu aussi fantastique. Mon oncle lui demanda pourquoi il avait fait tant de chemin pour venir lui parler de cela précisément à lui. Le Russe lui répondit qu'on lui avait indiqué son nom lorsqu'il avait commencé à rechercher quelqu'un à qui léguer la garde du château, mais mon oncle ne sut jamais qui précisément, seulement ce « on » qui désignait tout et rien à la fois. Il refusa dans un premier temps, et me dit que le vieillard en avait parut extrêmement attristé, il avait l'air près à supplier mon oncle pour qu'il veuille bien accepter son offre, mais celui-ci n'avait aucune raison de quitter Londres et de toute manière sa femme ne voudrait sûrement pas aller s'enterrer dans un château à la campagne, aussi splendide que fusse le château par ailleurs. Voyant l'inutilité d'insister, l'homme partit, mais donna néanmoins une adresse à mon oncle qui lui permettrait de le joindre au besoin, car il prévoyait de demeurer encore quelque temps en ville. Il raconta tout cela à ma tante, qui en rit, l'accusant de lui raconter des histoires à dormir debout.

Mais bientôt un évènement fit brusquement changer d'avis mon oncle. Sa femme mourut quelques jours après la visite du Russe. Elle décéda en plein milieu de la nuit, d'une attaque cérébrale fulgurante. Dès lors il ne trouva plus aucun goût à rester à Londres, dans cette ville pleine de bouches hilares et de corps dégoûtant de mouvement alors qu'il ne souhaitait plus que le silence et le repos pour son deuil. Sa fortune était assez conséquente pour lui permettre de vivre largement durant le restant de ses jours et il finit donc par se rendre à l'adresse que lui avait donné l'homme, en espérant l'y trouver. Et il y était. L'homme fut désolé pour mon oncle, mais derrière son air de condoléances mon oncle me dit avoir vu une joie étouffée, un soulagement à peine masqué. Les formalités furent rapidement réglées, l'homme payait tout, du déménagement jusqu'à la décoration souhaitée. Il lui proposa même de payer l'enterrement de ma tante mais mon oncle avait déjà choisi un cercueil et avait formé le projet de l'emmener avec lui pour l'installer dans le château, afin de vivre aux côtés de sa défunte femme. Le vieillard russe le pria simplement de ne pas toucher aux fondations du château, toute la décoration additionnelle était au bon vouloir de mon oncle mais toutes les parties originelles de la demeure ne devaient sous aucun prétexte être modifiées. Il lui demanda de même de ne jamais engager de travaux autres que décoratifs lorsqu'il deviendrait le propriétaire. Pour finir, il lui conseilla de ne pas se préoccuper de la cave, car il l'avertit que des bruits étranges s'en échappait, mais qu'ils étaient seulement dus à l'effritement intérieur de la roche de l'île. Mon oncle accepta tout sans exception, seulement soucieux de pouvoir disposer d'un endroit au calme et d'y finir ses jours dans le silence. Le vieillard lui dit adieu et l'informa qu'il n'avait rien à faire, que tout serait fait une fois qu'il serait enterré.

Ce qui tarda peu, 23 jours plus tard on apprit le décès de l'homme, retrouvé un matin le teint livide dans ses grandes couvertures noires. Tout se déroula comme prévu, on vint déménager le mobilier de la maison londonienne et, moins d'une semaine après le décès du Russe, mon oncle était installé dans le vieux château.

Je lui demandai de me décrire ses réactions à la vue de sa nouvelle demeure. Il me répondit n'avoir rien apprécié du château, il était resté prostré dans une longue période d'insensibilité après la mort de sa femme. Son esprit restait gelé par le choc de sa mort, englouti par une sombre vague, noyé sous des flots encrés d'amertume. Tout lui avait paru terne en arrivant ici, la façade qui m'était apparu étincelante lui avait semblé bien grise face à la noirceur insondable dans laquelle baignaient ses pensées. Les bois entourant le château n'étaient qu'une armée de squelettes noircis là où j'avais vu une verdure flamboyante, car mon oncle était arrivé en plein automne. La seule chose qui lui avait semblé agréable était la place qu'on avait aménagée pour la dépouille de sa femme : tout un tombeau au sous-sol, aux murs humides éclairés par les flammes vacillantes de flambeaux ornant la pierre noire de la crypte. Il m'avait dit s'y recueillir tous les jours dans ses lettres, il ne souhaitait pas enterrer sous la couche du temps le souvenir de sa défunte épouse. Il me dit d'ailleurs qu'il avait attendu mon arrivée afin que nous y allions ensemble. Je dois bien avouer que ce projet me parut quelque peu sinistre, mais je ne pouvais refuser cela à mon vieil oncle esseulé. Il parut enchanté de mon accord, comme ravi de ne pas descendre seul jusqu'au sombre mausolée. Je me demandais s'il continuait à se recueillir plus par habitude ou par réelle envie ? Comment une femme pouvait-elle rester à ce point dans nos pensées alors même qu'elle avait cessé d'exister ? Un lien d'empathie si fort pouvait-il être crée entre deux êtres, à tel point que l'un sache instinctivement l'état d'âme de l'autre, comme en renfermant une part de cette âme en lui-même ? Peut-être cela pouvait-il être possible entre deux personnes vivantes, mais comment continuer à faire preuve d'untel dévouement à l'encontre d'un cadavre ? On ne peut serrer dans ses bras un tas de chairs putrescentes, on ne peut baiser des lèvres glacées et aussi sèches qu'une feuille morte abandonnée sur un sentier forestier oublié, il n'a plus aucune voix pour vous réchauffer l'âme. Ce n'est plus qu'une coquille vide, vestige d'un temps éteint. Peut-on être capable d'animer cette enveloppe rien que par la vitalité de ses sentiments, les pensées qu'on lient à un être peuvent-elles être assez puissante pour animer sa carcasse tuméfiée ? Je restais songeur face à l'inquiétante volonté de mon oncle, tandis qu'il me conduisait hors de la cuisine, vers un escalier s'enfonçant dans de sombres profondeurs ».

Article de presse, datant du 11 novembre 1889 :
« ...Un culte inquiétant découvert en plein Paris : Les cultes démoniaques n'ont jamais cessé de hanter l'Occident, et une nouvelle preuve vient d'être rapporté la semaine dernière, dans la capitale de nos voisins français. Les habitants du quartier se plaignaient depuis plusieurs semaines de bruits étranges s'échappant des Catacombes. Cet ossuaire, érigé à la fin du 18ème siècle, est un repaire à vandales et autres mendiants, qui hantent ses couloirs cryptiques en profitant d'avoir un toit sous lequel s'allonger. Mais là, les choses sont allées plus loin que de coutume. On rapportait des cris effrayants, et des psalmodies ténébreuses qui s'échappaient du lieu pendant certaines nuits, le plus souvent à la pleine lune. Agacés par tant de dérangement, les riverains ont formé un collectif et ont étés saisir les forces de la gendarmerie en leur demandant de régler la situation au plus vite. Car en plus de ses bruits obscurs, des cas de kidnapping et même de cadavres retrouvés dans les Catacombes furent mentionnés. Les forces de l'ordre ont donc constitué une équipe de choc et se sont enfoncées dans les Catacombes en milieu de journée. D'après notre contact sur place, Émile Chaussier, les gendarmes n'ont saisis aucun individu suspect, mais ont découvert un lieu pour le moins inquiétant, qui s'apparente selon toute vraisemblance à une sorte de repaire religieux. Mais celui d'un sombre culte. Certains éléments de l'affaire restent dans l'ombre, mais nous avons tout de même réussi à saisir plusieurs échos de ce qui a été découvert dans les sombres couloirs des Catacombes. On parle de cadavres dépecés sur des tables de dissection, d'obscurs livres de magie noire. Fait étrange, de nombreux cadrans de montre ont étés saisis en ces lieux, le rapport étant difficile à établir entre ces objets et les corps sanguinolents retrouvés. Des bouteilles contenant un étrange liquide ont également été trouvées, ce qu'elles contenaient sera analysé par des experts en la matière. D'après nos sources, ce liquide inconnu dégageait une odeur pestilentielle, les membres du culte en possédaient plus d'une centaine. D'ailleurs, aucun de ces mystérieux individus n'est revenu sur les lieux. Il serait question de choses davantage inquiétantes encore, mais nous n'avons rien pu apprendre de plus... »


« Ma première descente au tombeau me marqua à jamais, ce silence de mort aussi pesant que si toute la masse du château portait sur ma fragile échine m'impressionnant bien plus puissamment que n'importe quelle excursion nocturne dans les quartiers mal famés et plongés dans une pénombre perpétuelle de Londres. On n'y accède en empruntant un escalier long de plus d'une centaine de marches, une interminable descente qui donne l'impression d'amener tout droit dans la bouche de l'Enfer. Au fur et à mesure qu'on progresse vers la crypte, la lumière se fait plus faible, l'air plus suffocant et le silence s'alourdit progressivement d'imperceptibles nuances de menaces. Une fois la dernière marche passée, nous nous engageâmes dans un long et obscur couloir, tout juste sorti des ténèbres par les faibles lueurs orangées de nos torches. Puis nous arrivâmes finalement dans la salle où reposait le cercueil, dans son linceul d'ombres et de silence. La salle me fit un effet profond, j'y sentais l'abandon de la mort à chaque bouffée d'air. Les flambeaux disposés en cercle autour du cercueil donnaient des teintes flamboyantes au bois massif dont il était fait. Tout n'était qu'immobilité et silence, une absence pesante de bruit, comme si le silence était lui-même devenu un son, un bourdonnement grave et continu, résonnant dans le cercle mortuaire de la pièce à l'odeur décrépie.

Mon oncle s'agenouilla et m'invita à faire de même, je me mis donc à ses côtés. Il commença à psalmodier une prière, d'une voix lancinante. J'essayais de le suivre tant que je le pouvais, mais j'avais l'impression que mes mots s'engouffraient, à peine sortis de ma bouche, dans les ténèbres environnantes pour y mourir en silence, avalés par la pénombre ambiante. Je jetais des regards à mon oncle, il affichait un visage durci par la ferveur, mais la douce chaleur de ses sentiments atténuait la dureté de l'effet que son effort mental avait sur son expression. Il semblait totalement ailleurs, occupé à se remémorer le souvenir de sa femme dans un incroyable élan d'empathie et de mémoire sentimentale. Les intonations de des brûlantes prières formaient maintenant un chant, emplissant la pièce de sa voix ronde et puissante. Chacune de ses syllabes lançaient une vague de frisson en moi, chaque mot marquant mon âme au fer rouge. Je me rappelle encore chaque note de cette mélopée dévote. Il finit son requiem d'une voix lancinante, essoufflé par l'ardeur de sa prière.

Il ne semblait pas avoir remarqué que j'étais resté muet durant quasiment toute sa transe. IL se releva sans un mot, et nous quittâmes la pièce, encore pleine de l'écho sourd des plaintes de mon oncle.


III

La nuit était tombée durant notre passage au sous-sol, nous allumâmes donc les dizaines de flambeaux qui ornaient les multiples couloirs du château. Mon oncle nous limita dans le périmètre que nous utiliserions durant la nuit, car selon lui l'aube aurait déjà eu le temps de poindre si nous avions eu l'intention d'éclairer l'ensemble de la maison. Nous retournâmes à la cuisine, j'aidai mon oncle à préparer notre repas : un rôti de chevreuil aux tomates. Il sortit une bouteille d'un obscur recoin de la pièce. La bouteille semblait avoir traversé les siècles pour arriver jusqu'à nous, on ne pouvait presque pas discerner le verre sous le matelas de poussière qui le recouvrait, le bouchon était orné d'un amas confus de toiles d'araignées et de nuages poussiéreux. Mon oncle essuya l'avant de la bouteille du revers de sa manche et m'annonça qu'il avait sorti un de ses meilleurs crus pour l'occasion. Une cuvée vieille d'un siècle qu'il avait récupéré lors d'un voyage en France. Il l'avait mise de côté en parcourant sa cave afin de fêter mon arrivée prochaine.

Je mis la viande encore fumante et son plat sur la longue table de la salle à manger, tandis que mon oncle remplissait de hauts verres du nectar écarlate. Le liquide emplissait le verre de sa substance épaisse et grumeleuse à l'aspect peu engageant. Cela s'assimilait davantage à une sorte de confiture sanglante qu'à un vin courant. Mais je n'en dis rien, faisant confiance au maître de maison. Il s'installa à un bout de table, tandis que j'occupai l'autre, nous étions séparés de plusieurs mètres, ce qui nous obligeait à monter la voix pour nous faire entendre correctement. Le plafond bas et les lumières vacillantes des bougies donnaient une atmosphère intimiste à la pièce. Je me croyais revenu plusieurs siècles en arrière, dans le domaine de quelque châtelain renommé. Le visage de mon oncle arborait d'étranges ombres à la chaude lueur des bougies. Ses traits semblaient avoir radicalement changés, pour fondre un masque altier, plus élancé, aux lignes fines et aux délicats contours dessinés avec douceur. Sur le coup, j'attribuais cela à l'effet de la distance à laquelle il se trouvait et à l'influence imprévisible de l'éclairage.

Alors que je savourais la tendresse de la viande, il m'invita à goûter le breuvage. Je dois bien avouer que la boisson ne m'attirait pas beaucoup, des miasmes de marécages semblaient s'en dégager en effluves éc½urantes. Le liquide semblait se mouvoir lentement dans le verre, comme un reptile visqueux et répugnant. J'évitais de regarder cet étrange phénomène depuis le début du repas. De plus, je n'avais toujours pas vu mon oncle boire de son vin. J'étais donc quelque peu sceptique, même si je savais bien que c'était mon oncle et que mes craintes étaient ridicules.

J'approchai mon visage du curieux liquide, regrettant de suite mon geste à cause de la bouffée fétide qui me prit au nez et à la gorge en un violent assaut nauséabond. Je reculai avec vigueur, poussant un cri de dégoût. Mon oncle n'en sembla pas étonner, je le vis sourire du coin de la bouche, où n'était-ce que mon imagination échauffée par l'ambiance surréaliste du moment ? En tout cas, je repoussai le verre vers le milieu de la table et dit à mon oncle que son vin avait une effroyable odeur. Il m'expliqua que c'était parfaitement normal, vu le temps qu'il avait reposé dans la cave du château. Dès qu'il mentionna la cave, je vis la lugubre crypte apparaître dans mon esprit, et un frisson incontrôlable me parcourut l'échine. Pour appuyer ses dires, il leva son verre et en but une lampée devant moi. Son geste me rassura quelque peu et je me rassis, presque décidé à goûter cet étrange vin. Je repris le verre dans ma main, et retenant mon souffle j'en pris une grande gorgée. Je ne saurais résumer toutes mes émotions à l'absorption de ce liquide. Disons simplement que je passai de la répulsion la plus complète dans un premier temps pour finir dans une extase de délectation pure, l'arôme de la boisson semblant s'être adapté progressivement à mes goûts au fur et à mesure que le liquide coulait dans ma gorge. Au départ, l'infâme poison me brûlait la gorge, pour finir au fond de ma gorge en un velouté aux nuances gustatives infinies, un véritable chef d'½uvre alcoolisé. J'en repris une gorgée, étonnée par ses propriétés jusqu'alors inconnues de moi, puis une seconde, avant de reposer le verre, fasciné par le goût totalement nouveau du vin. Je fis part de mes impressions à mon oncle, qui me dit avec un sourire qu'il savait très bien que son vin était excellent. C'était d'ailleurs pour ça qu'il l'avait choisi. Il ne sembla pas étonné au récit des mes impressions paradoxales pendant la progression de la boisson dans mon gosier, il avait également connu cela. Il appelait cela la période d'acclimatation. Une fois passée, on pouvait savourer à loisir le véritable arôme du cru. Je m'excusai de ma bête réaction, maintenant honteux d'avoir pensé du mal de cette boisson.

Le repas se finit avec l'extinction des bougies, à la cire toute fondue après la longue discussion que nous avions eue à table ; après avoir fini la viande et nous être resservis de nombreuses fois en vin. Je souhaitai bonne nuit à mon oncle et montai à l'étage pour retrouver ma chambre.

Je me perdis d'abord dans le véritable dédale de couloirs qui s'ouvrait à moi. J'avais quitté le palier de l'étage, là ou débouchait l'escalier, sous une immense peinture représentant un phare lançant son faisceau lumineux par-dessus des flots déchaînés. Un tableau d'où transpirait toute la puissance brute de la nature, tout en grands coups de pinceaux mêlés à des reflets savamment travaillés qui dirigeaient l'½il sur les crêtes des hautes vagues. Depuis lors, je m'étais engagé dans le couloir de droite, pensant retrouver ma chambre après un bref tournant. Mais je n'avais pas aperçu la porte que j'avais identifiée lors de ma première visite à l'étage, rien que des couloirs d'une longueur inconcevable, percés de hautes fenêtres gothiques. Chacun de ces sombres corridors ne comprenaient nulle porte, j'arpentai donc en vain, pas à pas, le domaine inconnu qui commençait à devenir inquiétant. Car il n'y avait aucune lumière pour m'aider à discerner ce qui se terrait dans les ombres et les coins obscurs. La seule lueur qui jetait un semblant d'éclat sur la scène était la blafarde lune et sa froide lumière. Fort heureusement, elle était pleine ce soir-ci, dégageant plus de lumière qu'à l'accoutumée. De temps à autre, un lugubre coup de vent jetait sa plainte hurlante dans les couloirs sans fin, le souffle glacial me pénétrant jusqu'à l'os. J'étais transi et exténué, et le fait de ne pouvoir retrouver ma chambre m'agaçait plus que tout ; je voulais seulement un lit chaud pour me reposer. Et d'où pouvait bien venir ce vent ? J'imaginai qu'il y a avait sûrement trop de fenêtres pour que mon oncle ait pensé à toutes les fermer ».

Coupure de presse du 12 décembre 1889 :
« ...Le mystérieux mélange enfin décortiqué !: Il y a un mois, les gendarmes parisiens saisissaient d' étranges objets dans un lieu de culte démoniaque, parmi leurs prises, on trouvait un tas de mystérieuses bouteilles contenant une boisson inconnue. Une batterie d'analyse a tenté de comprendre sa composition et ses effets, et nous sommes désormais en mesure d'expliquer plus clairement la nature de ce breuvage. Nicolas Lemfa, chimiste à l'académie des Sciences de Paris, nous livre l'interprétation des résultats des analyses : « Ce liquide est en fait un puissant hallucinogène, il agit comme une drogue sur celui qu'il l'ingère. La particularité de ce breuvage est la durée singulière de son effet, il peut s'étendre jusqu'à plusieurs jours, laissant ainsi le consommateur dans un état de délire permanent... » On comprend donc mieux en quoi il était utile aux mystérieux cultistes, ils devaient certainement l'utiliser pour droguer leurs victimes, soit pour endormir leur vigilance avant de les enlever, soit pour provoquer des visions dans les délires qui découlaient de cette boisson... »


« J'étais sur le point d'entamer un autre couloir, après un énième embranchement, lorsque qu'un bruit régulier se fit entendre. Il semblait venir du fond du passage où j'allais m'engager, ce couloir était plongé dans la pénombre, nulle fenêtre ne permettait à la lueur lunaire de percer l'ombre stagnante. C'était un son creux et sec, qui se répétait régulièrement à quelques secondes d'intervalle. Cela me rappela le bruit des pas qu'avait mon grand-père dans sa maison campagnarde au sol boisé, lorsqu'il avait eu du mal à marcher vers la fin de sa vie, traînant sa jambe comme un poids mort, qui frappait le sol avec exactement le même bruit que celui que j'étais en train d'écouter. Cette analogie morbide me frappa l'esprit d'un épouvantable frisson, comme si le temps et l'espace avait formé ici une boucle et qu'un évènement se répétait juste sous mes yeux, tandis qu'il appartenait au passé. Les coups secs résonnaient dans mon âme comme autant de sombres piques, évoquant un passé lointain et enterré dans le fond le plus sombre de ma mémoire. Retrouver ici cette sonorité me saisissait d'un effroi inconcevable, je tremblai de tout mon corps à force d'entendre ce martèlement incessant, qui semblait s'approcher de plus en plus. Tentant de reprendre le contrôle sur mes nerfs fébriles, j'arrêtai le frissonnement de mes membres et me dirigeai vers une autre direction, en essayant de ne pas me focaliser sur le sombre tambour qui tonnait à quelques mètres, maintenant changé en un son entier et puissant, presque menaçant. Je partis donc à reculons, m'engageant dans un autre couloir. Je ne fis par le rapprochement sur le champ, mais le son s'apparentait à une sorte de « tic tac », en partie de par son timbre et également de par sa régularité, un rythme aussi régulier que celui d'une horloge. Au fil de ma retraite, le son sembla perdre en intensité, pour finir tout à fait inaudible après quelques dizaines de pas. Je calmai mes battements cardiaques, au rythme emballé par l'étrange rencontre.

Il me restait toujours à trouver ma chambre, un lieu qui semblait perdu quelque part entre les dimensions démentes dont était constitué cet étage démoniaque. Par bonheur, un nuage dût se dévoiler de l'½il de la lune car un soudain rayon lumineux éclaira comme en plein jour la fameuse porte que je guettai. Le soulagement dans l'âme, j'ouvris enfin la porte et la referma aussitôt, heureux d'avoir rejoint mon asile. Un chandelier flamboyant avait été allumé, peut-être était-ce mon oncle qui y avait pensé, de toute manière ce ne pouvait être que lui car nous n'étions que nous deux au château. En tout cas je ne l'avais pas vu faire, peut-être avait-t-il fait un détour avant d'aller se coucher, dans ce cas il avait dû être étonné que je ne sois pas encore dans ma chambre. Je me dis que je lui raconterai tout cela le lendemain, après une nuit réparatrice et qui aurait estompé les fantasques impressions qui m'avaient saisi ce soir là. C'est tout du moins ce que j'espérai cette nuit-là, tandis que la suite ne fit que confirmer bien plus horriblement ces sombres craintes naissantes.

IV

La nuit fût des plus calmes, mais j'étais affreusement courbaturé et toujours fatigué à mon réveil, comme si j'avais passé la nuit à fuir le long des couloirs interminables du sombre étage. La lumière solaire m'aveuglait, les couvertures étincelant d'un blanc insoutenable. J'ouvris progressivement les yeux afin de m'adapter en douceur à la luminosité ambiante. Puis je me levai, grognant de douleur lorsque mes pieds endoloris par la marche touchèrent le sol en bois massif. Je m'étirai devant la haute fenêtre, sentant chacun de mes muscles emplis de souffrance, j'avais une vue splendide sur le bois. Mais les arbres étaient d'une hauteur telle qu'ils me cachaient intégralement la vue sur la mer ou sur toute parcelle du continent. J'étais entouré de verdure, une promiscuité presque étouffante avec l'élément végétal. Je m'habillai et sortit de ma chambre, retrouvant cette fois directement l'escalier qui menait au rez-de-jardin.

Mon oncle était déjà levé, occupé à déballer un colis dans la cuisine. C'était le panier de provisions hebdomadaire que lui faisait parvenir les villageois de la côte. Un paquet rempli de viande, de fruits et de légumes en tout genre. Il y avait également quelques bouteilles, du whisky et du vin. La vue de toute cette nourriture m'ouvrit immédiatement l'appétit, et je me jetai sur une miche de pain qui se terrait entre une laitue et une grappe de raisins. La mie moelleuse me molletonna l'estomac en un tapis succulent de féculent. Mon oncle restait toujours silencieux, comme encore à moitié endormi. Je remarquai ses traits tirés et son air hagard, il ne semblait pas avoir beaucoup dormi. Je ne devais pas afficher une mine plus réjouissante, même si le bout de pain m'avait quelque peu réchauffé l'esprit, éveillé par l'appétit. Tandis que j'entamai un second morceau, je me demandai si je devais parler de mon aventure nocturne. Mais après tout, de quoi avais-je peur ? Est-ce que cela lui était-il arrivé aussi ? Ce que j'avais vu n'était peut-être finalement qu'un effet dû à notre enivrement d'hier soir, même s'il m'avait semblé être lucide lors de ma promenade au premier étage.

Avant que je ne me sois décidé à lui parler, Auguste sortit de la cuisine et j'entendis le piano du salon quelques notes plus tard. Il en sortait un air grave, que la virtuosité de mon oncle soulignait à chaque mesure. Cette ballade tragique me fit un effet puissant, il me semblait que chaque accord sortait du c½ur du château, du fin fond de ses entrailles, pour venir se perdre en échos infinis dans chaque mur, dans chaque couloir, dans chaque pièce. La crypte de la cave me revint en mémoire tandis que j'entendais cette funèbre mélopée, où diable mon oncle avait appris cet air ? Les lugubres tonalités m'inquiétaient de plus en plus, faisant grandir une peur irrationnelle au rythme du crescendo de malheur que suivait la musique. Le soleil semblait s'être éteint dehors, comme ternie par les mortuaires accents de la mélodie.

Je ne voyais jouer mon oncle, depuis qu'il avait commencé j'étais resté dans la cuisine, incapable du moindre mouvement, comme hypnotisé, fasciné, par les plaintes du piano. Quand un autre fait vint me pétrifier encore davantage, si cela était possible. Une autre voix stridente s'était brusquement jointe au piano, les lamentations d'un violon accompagnait maintenant les sanglots musicaux déjà émis. Mais plus que ces effroyables sons, c'était l'impossibilité que les deux instruments résonnent en même temps qui me terrorisait. S'il y avait déjà mon oncle au piano, qui pouvait donc faire gémir ainsi un second instrument ? Mon esprit paralysé par cette absurdité, je restais sous l'effet de terreur extatique que produisait la musique, si horrible mais si belle à la fois, telle une morte séduisante dans son linceul de noire dentelle.

Peu à peu, les deux instruments stoppèrent leur marche funèbre dans un decrescendo morbide, en un rythme évoquant la lente noyade d'un cadavre bouffi. Puis mon oncle revint dans la cuisine, avec la même expression sur le visage qu'en la quittant, comme s'il était seulement sorti faire un aller-retour dans le couloir. J'étais toujours sous le choc, les gémissements de la musique sonnaient en un écho sans fin dans tout mon crâne, comme s'enfonçant dans un océan noir et sans fond, condamnés à lancer leurs cris jusqu'à la fin des temps. Je réussis à me tourner vers mon oncle. Mon regard dut l'inquiéter car il me demanda de suite si je me sentais bien, l'air inquiet. Articulant mes idées puis mes mots avec difficulté, je réussis à lui demander comme cela se faisait qu'il y avait eu deux instruments qui jouaient de concert tout à l'heure. Il me regarda avec une expression de totale stupéfaction, son air n'aurait pas été différent si je lui avais demandé combien de fois il avait été déterré des cadavres dans les cimetières de Londres. Il avait l'air de n'avoir strictement rien entendu à ma question, je la lui répétais donc, pesant bien sur chaque syllabe malgré mon impression croissante de passer pour un fou. Après un temps de réflexion, ses pensées animées dans son esprit presque visibles, arpentant le dessous de sa peau, il me répondit en me demandant de quelle musique je parlais. Car, selon lui, il n'avait pas encore joué de musique depuis que j'étais arrivé. Il avait bien prévu de me proposer de l'écouter jouer dans la journée, mais sûrement pas ce matin. Sa surprise me semblait réelle, il avait réellement l'air de ne pas entendre le moindre mot de ce que j'avais voulu exprimer. Quant à moi, je me sentais exténué, ma tête devenait plus lourde à chaque seconde, elle me faisait l'impression d'une roche pesante perchée sur un fétiche brin de paille. Je voulus lui décrire ce que j'avais entendu, mais mes mots mourraient en un gargouillis incompréhensible dans ma gorge. Un engourdissement total prenait le contrôle de mon corps, aucune des parties de mon enveloppe physique ne m'obéissant et nulle parcelle de mon esprit ne me répondait, j'étais comme un jeune arbre ployant sous quelque vent maléfique. Et ce souffle inconnu finit par m'avoir, je m'écroulais inconscient sur la table, même plus assez lucide pour sentir la morsure de bois massif sur la peau molle de ma tempe ».

Article du 22 février 1887 :
« ...Le cadavre inconnu disparaît !: Le corps à l'identité inidentifiable qui défiait depuis plusieurs semaines la sciences des savants russes vient de se volatiliser. Dans la nuit du 18 au 19, selon toute vraisemblance. Le 18 au soir, le docteur Pavlovitch est sûr et certain de bien avoir remis le cadavre dans sa chambre froide. Et lorsqu'il est à arrivé à l'académie le lendemain matin, il n'a pu que constater l'absence pure et simple du corps. A-t-il été subtilisé ? S'est-il évaporé dans les airs ? Malheureusement, nous ne risquons de jamais le savoir, en tout cas, la disparition de ce corps laisse peu d'espoir pour qu'on résolve un jour ce mystère. Les autorités russes compétentes ont fouillé de fond en comble le bâtiment ainsi que les alentours, et continue à persévérer en ratissant le bois qui se trouve derrière l'académie. Mais d'après les dires de l'inspecteur général qui supervise l'affaire, Boris Kloff, les espoirs des enquêteurs de retrouver le corps s'épuisent de jour en jour... »

« Ce qu'il s'est passé durant mon sommeil, ou mon coma si vous préférez, reste une énigme. Je sais seulement que je me réveillais à l'endroit même ou je m'étais évanoui, dans la cuisine. Mais maintenant il faisait nuit et j'étais seul.

M'arrachant peu à peu aux brumes du sommeil, je tournais la tête de tous les côtés afin de reconnaître l'endroit, comme je l'ai déjà dit j'étais dans la cuisine, mais il me fallut un certain temps avant d'être sûr de ma position. Continuant à inspecter les alentours, je réalisai qu'il n'y avait nulle trace de mon oncle. Il s'était évanoui, avalé par les ombres nocturnes. Je sentis une peur naissante croître en moi. J'étais seul, dans l'obscurité, et sans aucun élément pour me permettre de comprendre la situation. De plus la nuit précédente me revenait en mémoire, et je n'avais nulle envie de revivre de telles péripéties durant celle à venir. Pourtant, cela semblait bien engagé pour et c'était ce qui m'inquiétait. Une nouvelle fois, je ne savais que faire et où aller. Et si en montant l'escalier je me perdais comme la soirée d'avant ? Stoppant net le flot d'inquiétudes qui menaçait de noyer ma raison, je décidais de reprendre mes esprits et d'agir avec logique et discernement. Au final, il n'y avait pas matière à s'apeurer. J'étais sûrement trop lourd pour que mon oncle tente de m'allonger quelque part, et il n'était sûrement pas rester ici une douzaine d'heures pour s'assurer que j'allais bien. Je n'avais qu'à me lever et tenter de trouver ma chambre, après quoi nous verrions d'où venait mon évanouissement. En pensant à une tentative d'explication de ce phénomène, je repensais de suite à l'étrange vin de la veille. Une telle étrangeté avait sûrement des effets imprévisibles sur un organisme inaccoutumé. De toute manière j'étais éveillé et conscient, il n'y avait donc guère de raisons de s'inquiéter outre mesure sur mon état de santé. Je me sentais parfaitement prêt à rejoindre ma chambre, seulement j'espérais pouvoir le faire plus directement qu'hier !

Enfin décidé, je me levai de ma chaise, mes muscles engourdis par la longue sieste m'élançant quelque peu. En me retournant, je remarquai que la porte de la cuisine était fermée, mur blanc sur lequel j'eus du mal à distinguer une poignée. Avant de tenter de quitter la pièce, je jetai un regard aux fenêtres du mur à ma droite. La lune berçait les sous-bois de sa pâle clarté, enrobant les troncs d'arbre d'une lumière diaphane, telle la main aimante d'une morte amante caressant ces sombres souches. Aucun souffle n'animait le feuillage spectral, totalement mort dans son cercueil de lumière lunaire. Pourtant je croyais voir des ombres glisser lentement dans tout le bois, habitants de l'Inconnu se déplaçant avec grâce et discrétion. Je détachais mon attention de ces délires provoqués par mon imagination, échauffée par tout ce noir environnant à remplir, comme l'artiste devant sa toile vierge, et m'avançait à nouveau vers la porte. Croyant avoir trouvé la poignée de la porte, je refermais ma main sur ce qui s'avéra être un morceau d'obscurité plaqué au mur. Je me mis à frissonner car le mur était froid et des vagues glaciales remontaient jusqu'à mon épaule depuis ma main droite. La température du mur m'étonna, mais je compris rapidement comment l'expliquer. Me retournant une nouvelle fois vers la fenêtre, je remarquais qu'il n'y avait plus aucune vitre. Alors j'entendis le son lointain, étouffé, presque inaudible, du tumulte des vagues qui continuait toujours à se briser sur le corps de la falaise. Il n'y avait aucun morceau de vitre sur le sol, et je ne remarquai aucun bout de vitre qui serait resté accroché au bois si l'on avait brisé le carreau.

Maintenant conscient de l'absence de vitre aux fenêtres, je me mis à frissonner de tout mon corps, comme si le fait d'avoir remarqué que l'air extérieur pénétrait dans la cuisine m'avait donné froid à lui tout seul. Tout cela ne m'aidait pas à trouver une poignée au mur, je repris donc mes recherches, nouvellement poussé par la morsure du froid. Je finis par mettre la main sur un téton de bois, qui répondit au mouvement de mon poignet en entrouvrant une porte. Je m'y engageais, content d'avoir enfin trouvé un moyen de quitter la pièce, pour déchanter tout de suite après. En lieu et place du couloir qui donnait sur le salon se trouvait un escalier vers des profondeurs insondables, sombre et exhalant une odeur humide, avec ses marches de pierre grise. L'odeur de caveau qui s'en dégageait ne m'attirait pas du tout, mais en revenant sur mes pas je me rendis compte que c'était la seule manière de quitter la cuisine. Je descendis donc une marche, puis une autre, et une troisième, pour finir perdu dans un sombre brouillard, dans un étau d'obscurité presque palpable.



V

La descente de ces marches me rappelait l'escalier menant au caveau que j'avais parcouru avec mon oncle. J'espérais seulement ne pas déboucher à cet endroit maintenant. Pas tout seul et en pleine nuit. De toute manière, j'aurais bien dû mal à savoir où j'allais arriver étant donné que je n'avais absolument aucun moyen de m'éclairer. J'avançais à l'aveuglette, complètement soumis au rythme irrégulier des marches, qui semblaient taillées à même la roche qui constituaient l'île.

La descente me parut durer une éternité, le jour aurait pu se lever le temps de mon avancée dans ces ténèbres toujours plus noires, toujours plus humides. Mais je finis par parvenir au bout, mon pied butant avec force contre le sol, là où j'avais prévu qu'il y aurait une énième marche pour prolonger mon calvaire. L'escalier enfin achevé, je pris le temps de reprendre mon souffle, adossé contre la froide paroi à l'odeur de calcaire. En restant immobile, je découvris mieux l'odeur qui flottait dans ce cachot d'ombres, un relent de mort glacial et humide, comme une flaque d'eau qui aurait stagné au fond d'un puits durant des millénaires, se croupissant un peu plus à chaque seconde de son éternité d'immobilisme. Je dus néanmoins surmonter mon dégoût pour avancer, tout de même content d'avoir retrouvé un sol plat, alors que les os de mes jambes vibraient encore de leurs chocs répétés contre les marches de pierre. Il n'y avait toujours aucune lumière, et mes yeux, pourtant accoutumés depuis longtemps à l'obscurité, ne percevait guère plus que des reflets furtifs sur les parois humides des murs. Des reflets fournis par je ne savais quelle lumière ; au vu de la profondeur à laquelle je devais me trouver, ils ne pouvaient venir de la clarté lunaire. Ces miroitements étaient d'un gris métallique, semblant venir de la fourrure d'un gigantesque loup. Ils se glissaient sans cesse à la surface des parois rocheuses, insaisissables bribes lumineuses. J'en sentais l'éclat parcourir quelques fois mon visage, nimbant ma vision d'un halo de lumière blanche.

Tandis que je me reposais contre la paroi, mon immobilité permit à mes sens de libérer leur acuité, aiguillonnés par ma la peur sourde qui croassait en moi. J'entendis une sorte de remous perpétuel parvenir à mes tympans, comme un long glissement répétitif, un son fluide et grave à la fois. Je mis tout d'abord cette sensation sur le compte de mon imagination enfiévrée par tant d'étrangetés, mais je dus me résoudre à avouer que le bruit était bien réel. Une hallucination n'a pas tant de constance dans son effet, tandis que j'entendais clairement le son feuler doucement sans discontinuer, me convainquant de sa réalité par sa persistance. J'avançais un peu afin de m'assurer de mes sensations, et comme j'aurais pu le prévoir le volume du bruit augmenta imperceptiblement, mais augmenta tout de même. Je n'eus plus aucun doute quand l'amplification du son devint un phénomène irréfutable au bout de quelques mètres parcourus.

J'avançais en tâtonnant, mes deux mains rasant chaque côté du passage tandis que j'effleurais le sol avec précaution du bout des pieds, afin de m'assurer que je progressais en toute sécurité. Malgré l'obscurité impénétrable qui m'environnait, mis à part l'étrange danse des reflets blafards sur le noir d'abîme des murs de roche, j'éprouvais moins de peur qu'à la descente de l'escalier. Ici le sol était plat et je ne risquais pas de chuter à chaque pas, je n'avais qu'à avancer et je découvrirais s'il y avait une issue dans ce sens là. Un espoir naissant commença même à pointer en moi, comme une faible lueur dans ce royaume d'ombres, astre pâle tentant de grignoter un souverain crépuscule. La seule chose qui continuait à nourrir mon inquiétude était la croissance incessante du volume de ce son inconnu. Je ne parvenais à le rattacher à rien de connu, tellement des aspects contradictoires s'y liaient. Il semblait un doux feulement mais on sentait un gigantesque rugissement derrière ce miaulement inoffensif. Au-delà de la tonalité fluide, presque aquatique, qui s'en dégageait, on pouvait percevoir un fracas colossal quelque part, très loin. Dans des profondeurs insoupçonnables dont remontaient des vibrations lourdes et basses, animant tout le couloir de noire roche de son tressaillement cyclopéen. C'était ce son de basse infernal qui me terrorisait, il semblait venir tout droit des plus sombres tambours des Enfers, instrument démoniaque du Tartare dominant le monde des ténèbres de son rythme indescriptible. Croche, double-croche, et je m'accrochais à l'espoir. A l'espoir que je ne verrais jamais la cause de ce bourdonnement monstrueux. A l'espoir que ce sombre tunnel me conduisait vers une sortie, où que ce soit mais loin de ces vibrations lancinantes. Le son était maintenant tellement puissant qu'il m'envoûtait à moitié de sa sombre mélopée, j'avais envie de m'allonger ici, pour écouter encore et encore ce doux ronronnement. Mais je restais muet tant bien que mal à mes envies défaitistes, j'allais me sortir d'ici.

Le couloir changea soudain d'aspect, je le sentis grâce à mes mains et mes pieds dont je me servais tels les antennes d'un insecte pour jauger le terrain. Les murs devinrent plus hauts et plus écartés, alors que le sol présentait maintenant un faible degré de pente. Je ne pouvais en être sûr mais j'imaginais aussi que le plafond s'était élevé, car j'eus l'impression confuse que moins de présence s'accumulait au-dessus de ma tête. Cet évasement du couloir s'accompagna d'un second phénomène, le volume du son augmenta spectaculairement, alors même qu'il était devenu insupportable depuis quelques minutes. C'était maintenant une explosion sonore perpétuelle, le volume assourdissant me vrillait le crâne, me compressant le crâne dans un étau de douloureux diapason. L'agrandissement du couloir était de plus en plus prononcé au fur et à mesure de mon avancée, il me sembla donc que j'approchais d'un but, quel qu'il soit. De plus, les miroitements lumineux s'étaient fait de plus en plus abondants au fil de ma progression, je finissais maintenant par bénéficier d'un semblant de véritable clarté. C'était d'ailleurs bienvenu car étant donné que le couloir s'était agrandi, je ne pouvais plus me servir de mes bras pour avancer à l'aveuglette, cet embryon de lumière me servait encore plus maintenant que le sol était en pente et où j'avais par conséquent davantage de risque de chuter. J'avançais donc avec mille précautions, lorsque l'horreur se manifesta. Cette horreur qui me hante depuis, auquel je pense le jour et qui vient hanter mes songes la nuit tombée. Ce qui fait que je dois retourner là-bas, pour débarrasser la terre de cette chose qui n'a pu naître de notre planète. Le monstre sans nom qui hante les plus bas et les plus sombres tréfonds de la plus enfouie des cavernes. Ces ténèbres parmi les ombres, cette ombre parmi les ténèbres. Elle poussa son immonde gémissement tandis que je restais pétrifié sur place, par la pure horreur de ce cri de malheur. Je sentis le souffle de cette créature s'engouffrer dans le passage tandis que les accents maudits de son ignoble appel résonnaient sans fin le long du couloir. Le cri venait sans nul doute des ténèbres qui s'ouvraient face à moi, il me sembla venir de plusieurs kilomètres, mais son ampleur était telle que mes sens risquaient de m'avoir fourni un jugement faussé. La seule chose connue à laquelle j'arrivais à assimiler cet horrible hurlement était la plainte stridente du métro londonien. Ce cri semblait se rattacher d'une obscure manière à ceux des rames de métro lancées à pleine vitesse Mais il était infiniment plus puissant et était empreint de marques de terreur indicibles. Plus qu'un frisson, c'est tout un tremblement incontrôlable qui parcourut mon pauvre corps disloqué par la violence de l'émotion.

Une fois sûr que le dernier écho de cette abominable engeance s'était éteint dans les ténébreuses limbes qui m'entouraient, je risquais un pas sur le sol. Retenant mon souffle, je sentis mon pied se poser sur la pierre sans qu'il ne se passe quoi que ce soit. Je n'avais qu'une crainte, que le cri recommence. J'entendais de nouveau le bruit, qui me paraissait assourdissant avant d'affronter la clameur monstrueuse de ce qui se terrait quelque part dans les ténèbres qui me faisaient face. Je ne savais que faire. Devant moi, cette horreur indicible, derrière moi, aucune issue. Je ne me sentais pas l'âme d'un héros, ni le courage d'un aventurier, et rien ne me terrorisait plus en ce moment qu'avancer d'un pas de plus dans la direction de cette chose et de son nid d'ombres. Mais que faire... ? Je me sentis soudain totalement perdu, pour la première fois de mon existence j'avais le sentiment d'être totalement seul. Comme un pion blanc noyé dans un gigantesque échiquier noir. L'effroi me saisissait de ses longs doigts visqueux. Je ne désirais qu'une chose, quitter cet endroit, quitter cette horrible place, partir le plus loin possible et oublier tout souvenir de cette ignoble séjour. Tout sauf la conscience de cet instant, la souffrance de mes nerfs tendus à bloc par une peur acharnée, travaillant sans cesse à faire ployer ma raison sous le poids de ces horreurs répétées. Mon salut vint paradoxalement d'une nouvelle effroyable manifestation. J'entendis une respiration saccadée me parvenir des ombres impénétrables qui se dressaient devant moi, je me dis instantanément que c'était une nouvelle preuve de la présence de ce monstre impossible. Mais plus que la manifestation de cette odieuse respiration, grasse et profonde, c'était le changement apporté au son qui me fit perdre conscience, mon esprit se rétractant dans une inconscience salvatrice face à tant d'horreurs. Car en effet, le son avait positivement changé, j'étais prêt à mettre ma main à couper qu'il avait été émis d'une distance plus proche qu'auparavant. Comme si ce qui émettait ce bruit s'était déplacé, s'était approché de moi. L'appréhension de cette réalité était de trop pour mes nerfs déjà à vif, et je m'étalais sur le sol de pierre.


VI

Je me réveillais d'un seul coup, comme un noyé venant d'échapper à la mort. Cela commençait à faire beaucoup trop d'évanouissements pour moi. Je me demandais d'où ce phénomène pouvait-il bien venir, était-ce le simple choc des horreurs qu'ont m'avait infligées, ou y avait-il une circonstance plus directe ? Mon esprit s'approcha d'une réponse, mais elle retomba instantanément dans les limbes de mon subconscient, idée fantomatique redevenue anonyme. Impuissant devant le flou de mes idées, je m'occupai à observer où je me trouvais. Une chose était sûre, je n'étais plus dans cet horrible goulot noirâtre, j'étais quelque part dans le château. Il faisait toujours nuit, et j'étais encore une fois seul. C'était à croire que mon oncle n'était rien de plus qu'un spectre qui avait autrefois hanté ce lieu comme un défunt châtelain veillant sur son maudit domaine.

Le lieu où je me trouvais s'apparentait à une pièce, la lumière grise qui en révélait les contours me permettait de comprendre un peu l'agencement de cet endroit. Le plafond était immense, que dis-je ? Je ne pouvais même savoir comment qualifier la hauteur de la voûte car je ne la voyais même pas, elle était noyée dans l'obscurité qui stagnait dans l'infinité au dessus de moi. Je savais que c'était des murs qui m'entouraient car ils en avaient au moins l'aspect. Quand a la forme sous laquelle se manifestait cet aspect, elle m'intriguait au plus haut point. Les murs semblaient tout à la fois grimper vers le plafond en un étirement sans fin et accomplir des cycles au fil de leur ascension, telle une tornade architecturale. Quant à moi, j'étais au centre cet incompréhensible figure, comme une fourmi perdue dans une absurde jungle. J'étais en ce moment aussi faible et misérable que cet insecte. Je me sentais proprement écrasé par le gigantisme de ce qui m'entourait, et malgré sa forme hors du commun, je savais que ce lieu se trouvait dans le château. Les murs avaient une teinte identique à tout ceux que j'avais vu ici jusqu'alors, quant au bois du sol, c'était indubitablement le même que celui de ma chambre. Néanmoins ces observations, si rationnelles - et donc rassurantes - qu'elles étaient, ne m'aidaient en rien à comprendre ma situation. J'étais simplement au c½ur de cette construction sans fin ni commencement, et une fois de plus je me demandais que faire. Je ne savais si je devais m'estimer heureux d'avoir échapper à l'horreur qui hantait les sous-sols de la demeure, comme un ignoble ver hantant un fruit vérolé. J'étais cette fois au moins dans une relative sécurité, mais la situation n'était pas moins effrayante, tout comme l'aspect de ce que je ne pouvais guère nommer autrement qu'une pièce, faute d'un mot plus approprié pour décrire cette chose qui niait toutes les lois de la logique connue.

En basculant ma tête sur le côté droite, alors que j'étais allongé le dos à même le dur sol, j'aperçus d'où venait la lumière. Il se trouvait une fenêtre dans ce bizarre mur. Obéissant à la forme de la construction, elle s'évasait vers le haut pour ressembler à une sorte de flamme à la lueur grisâtre. De là ou j'étais, je ne vis que du feuillage à travers la vitre. J'en déduisis donc que j'étais vers le premier étage, car c'était sensiblement la même vue que j'avais eu de ma chambre. Cet élément de situation me rassura quelque peu. Je savais au moins où j'étais. Et puis, il n'y avait aucun bruit effrayant ici, rien ne bougeait, si ce n'était la sorte de nuage d'ombres qui glissait dans le firmament de la pièce. Nul bruit, nul mouvement. Seul le battement répété de mon c½ur contre ma poitrine et ma respiration, les deux métronomes de mon existence.

Je me levais, rassuré d'être plus en sécurité ici que dans l'Enfer sous le sol. Je me surpris à m'émerveiller de l'aspect de la pièce, elle possédait une sorte de magnificence de mystères, une pièce incompréhensible, toute en courbes. Comme une séduisante inconnue au regard d'ombre, qui ne se dévoile jamais totalement, entretenant le feu de la passion de ses noirs charbons d'énigmes. Je me sentais presque bien ici, une sombre envie d'y demeurer éternellement grandissait en moi. Qu'est-ce qui pouvait donc bien égaler la beauté de ce lieu ? Un temple des ombres aux reflets lunaires, vestige d'un temps à jamais oublié. La révolution qu'opéraient les murs autour d'un axe inconnu donnait le sentiment que les contours de la pièce se mouvaient imperceptiblement, profitant de la couverture des ombres pour se faufiler sans un bruit. Je devins convaincu que cette pièce était la symbolisation de ce qu'on nous appelons «minuit ». Le moment d'éternel suspens entre un jour et un autre. Mais finalement, ces journées ne sont-elles pas la sempiternelle répétition d'un même schéma ? Le lever du gras soleil, tout heureux dans son éclatant habit, bâillant de tous ses rayons et répandant sa jaunasse mélasse sur la terre. Puis son retour dans son lit sidéral, laissant la place à son opposé. L'élégante lune. Tandis que l'astre solaire ne se laisse pas regarder en face, empli de l'éclatant orgueil que lui procure sa radieuse lumière, la lune est l'amie de son contemplateur, elle le laisse savourer son aspect tant qu'il le souhaite. La seule condition est d'attendre la nuit, à l'inverse des pressés diurnes qui s'agitent et balbutient toute la journée durant, aussi gras et dégoûtants que l'astre qui rythme leur journée, immense tas de beurre huileux. L'espace de la lune est la nuit, et la nuit est tout autant opposée au jour que l'est sa mère au soleil. Qui n'a jamais remarqué à quel point les idées changent une fois le voile nocturne jeté sur la planète ? Tout ce noir qui emplit le monde laisse de la place pour utiliser l'imagination, là où l'éclat irrévocable du soleil fait voir toute chose telles qu'elles sont, dans leur nature crue et immuable. En pleine nuit, un arbre est plus que la simple combinaison d'un tronc, de racines, de branches et de feuilles, c'est, au gré des égarements de la raison qu'il peut devenir un squelette décharnée, balançant ses chairs mortes au fil du vent, ou une marionnette enchâssé dans le sol, remuant ses lourds bras chargés de feuilles sous le commandement de quelque dieu moqueur. Il en est de même pour tout ce qui peuple la nuit, ce ne sont plus les mêmes éléments que lors de la journée. Car de même qu'un visage montre des traits différents selon la lumière qu'il l'éclaire, le monde est différent de jour et de nuit. Et ce visage qui montré sous des éclairages différents, nous transmet des émotions différentes, attachées en partie à la façon dont ce faciès nous est présenté, il en est donc de même pour le monde qui nous inspire des sentiments distincts durant la journée et pendant la nuit. Et qui veut se démarquer de la masse qui vit au rythme de la lumière diurne ira chercher sa représentation du monde durant la nuit, là où le champ est plus ouvert à l'imagination, à l'interprétation et donc à une vision originale des choses. Et quelle plus belle heure pour figurer la nuit que minuit ? L'heure même qui contient l'essence de son être dans son étymologie. « Minuit », ce qui se tient au milieu de la nuit. Qu'est-ce qui peut bien être plus en rapport avec la nuit que ce qui s'y trouve engoncé en son milieu ? Cette libération de l'imagination peut-être étendue à d'autres domaines ; de même que l'obscurité amène à se figurer plus aisément des choses qui n'existent pas, le silence n'est qu'un réceptacle pour accueillir des sons. Qui me contredira lorsque je dirais que parmi la multitude de bruits quotidiens qui résonnent durant la journée, un seul exemplaire d'un de ces sons paraît tout de suite beaucoup plus inquiétant une fois la nuit tombée ? Tout comme la conversation, le flot continuel de paroles que vomissent les gens n'est qu'un pâle moyen de remplir le silence, vide audible, qui leur fait peur. Tandis que le sens de l'ouïe, une fois débarrassé de tous les stimuli extérieurs, peut laisser libre cours à nos voix intérieures. Ainsi, nous peuplons le silence avec nos voix, nos propres pensées, et nous remplissons l'obscurité par nos visions que qu'engendrent notre imagination personnelle, produit de notre sensibilité. Ainsi je considérais cette heure sublime et cette pièce qui l'incarnait. Véritable endroit perdu symbolisant une heure égarée. Le mouvement rotationnel des murs me fit même accroître ma transe, tellement il me rappelait la rotation infinie d'une aiguille sur une montre.

Et, alors que je venais de songer à cette aiguille marquant le passage du temps, un son cyclopéen résonna dans toute la pièce, émanant du haut (mais il y avait-t-il seulement une limite à cet espace ?) de la salle, semblant venir d'un tunnel sans fin. C'était le grondement abyssal d'une gigantesque cloche, elle devait être de la taille d'une montagne au vu du tremblement colossal qui s'empara de tous les murs, ou du seul mur enroulé en spirale, je ne savais. Le monstrueux grondement se répéta douze fois, je comptai chacun des chocs de la cloche comme autant d'annonce d'une funeste oraison, heure sans raison qui tombait comme une absurde péroraison. Une fois que ces douze coups maudits de minuit eurent finis de résonner, ce qui me sembla prendre plusieurs éternités, une obscurité totale s'emparant de la pièce, tombant du plafond comme un avide et effrayant faciès.

Quand un semblant de lumière s'offrit à moi, un frisson me saisit l'échine de sa glaciale poigne. Ce que ma vision me transmettait, je ne voulais le saisir. Pourtant l'évidence était sous mes yeux, effroyablement réelle. J'étais de retour dans l'affreux couloir du sous-sol, avec sa pierre humide et froide, son obscurité omniprésente, ses méprisables reflets grisâtres et surtout, surtout, cet horrible bruit, cette monstrueuse respiration, ce souffle infernal ! Je crus perdre la raison sous l'impact de cette prise de conscience, que c'était-il passé ? Dans l'étreinte de quelle folie étais-je en train de succomber ? Avait-on déjà vécu pareil absurdité, j'étais déchiré dans une tempête d'étrangeté, déchiqueté par les crocs de ces incompréhensibles monstruosités. Cette fois le souffle était ininterrompu, emplissant la gorge du passage de son ignoble rythme. C'était une respiration rapide, comme celle d'un animal aux aguets, prêt à fondre sur sa proie. Elle semblait naître dans des poumons aussi vastes que des cavernes au vu de la longueur et de la puissance du souffle, au son de basse caverneux et inquiétant.

Décidé à comprendre ce qu'il se passait, quitte à succomber à l'horreur de la révélation, j'avançais fermement vers la source du souffle. Chaque pas s'accompagnait d'une augmentation du son, mais mon courage ne fléchissait pas, au contraire j'étais de plus en plus décidé à chaque pas, la preuve que je pouvais prendre les choses en main grandissant avec chaque nouvelle enjambée. Je sentais que le couloir s'évasait toujours plus, comme pour pouvoir loger mon assurance grandissante. Les reflets sur les murs se faisaient de plus en plus nombreux, le couloir de moins en moins ténébreux. Quoi que soit la chose qui se terrait, j'étais bien décidé à la dénicher. Une adrénaline sans précédent parcourait mes veines, chaque parcelle de mon être tendait vers le même but, je souhaitais, je voulais, je désirais, je devais atteindre cette chose et la fin du couloir qui l'accompagnait sans aucun doute. En effet, où donc pouvait se terrer une telle monstruosité si ce n'était au fond du plus profond des passages souterrains ?

Un moment, je marchai sur une chose glissante et tombai à même le sol, mais entraîné dans l'élan de ma chute, je commençais à faire une roulade, quand je me rendis compte que j'étais tombé dans une matière liquide. Comme le sol était en pente, je glissais dessus, porté par le faible cours de ce que j'imaginais être de l'eau dans lequel j'étais maintenant plongé. Je ne fis rien pour me sortir de ce courant, il me permettrait d'arriver plus rapidement à mon but. Alors qu'au début j'avais encore la possibilité de toucher le fond de mes pieds, il arriva un moment où la hauteur fut trop importante et je me laissais dériver, impuissant. Cela ne m'inquiétait pas outre mesure, car je savais que j'avais un minimum de compétences en natation et de toute manière, vu ma situation, une noyade n'était pas le plus horrible des horizons. La petite rivière ne cessait de croître, tant en largeur qu'en hauteur et en débit. J'avançais maintenant à une vitesse qui commençait à m'impressionner, je me demandais comment finirait cette baignade involontaire, car à un tel rythme je ne sortirai pas indemne d'une collision avec un quelconque obstacle. Soudainement, la lumière se fit en moi sur l'origine des lueurs qui hantaient le couloir, les reflets gris venaient du cours d'eau que je parcourais présentement. De cette constatation découla une seconde conclusion, le bruit de « glissement » que j'avais remarqué n'était rien d'autre que le son de cette rivière qui frottait avec impétuosité contre la roche. Seulement une crainte me saisit à l'instant, car j'avais également remarqué un « grand fracas » derrière ce bruit aquatique. Une peur bleue grandit en moi, me dirigeais-je vers une chute ? Vu la vitesse de la rivière, je serais proprement annihilé par un passage dans une cascade dégageant un bruit présageant d'une longue chute se finissant par un choc d'une violence inouïe. Maintenant que j'y pensais, le bruit se fit plus présent, un martèlement puissant présentant la continuité de ce que donnerait le débit continuel d'un cours d'eau s'explosant à l'issue d'une longue descente. Je commençai à battre des jambes, pris de panique. Mais rien à faire, le bras du fleuve m'entraînait avec plus de force encore qu'un titan.

Le trou noir, la grande chute, les trombes d'eau avides de me broyer dans leur étau implacable. Je n'allais y échapper, j'étais perdu, condamné à périr écrasé comme un insecte dans le gigantesque maelström bouillonnant de rage dont je me rapprochais à chaque seconde. Je n'étais plus qu'un jouet entre les longs doigts décharnés de la Mort, inconnue au regard de cendre venant m'arracher à ce monde. D'elle ou de l'inconscience, qui me saisit à ce moment là ? Je ne puis le dire, je sais seulement qu'un cosmos froid et infinie s'ouvra à mon esprit, et j'y plongeai, dernier saut, dernière danse macabre.


VII

Où atterrissais-je ? Dans quel néant avais-je plongé ? Je ne saurais le dire, toujours est-il que j'étais quelque part. Il n'y avait pas la moindre once de luminosité, l'endroit où j'étais n'était que pures ténèbres, une toile d'ombres impénétrables. Je ne sentais aucune partie de mon corps, aucune impulsion ne parvenait à mes nerfs. J'étais du néant égaré dans le vide. Un être nul totalement insensible. La négation de mon existence était le sentiment le plus fort que je ressentais, le reste n'était qu'interrogations hébétées, aussi confuses que la nature du lieu où je me trouvais, ou du non-lieu d'ailleurs, qui pouvait savoir ?

Les ombres avaient-elles bougées ? Durant l'éternité que j'avais attendue, tout n'avait été qu'immobilité, silence et obscurité totales. Le temps même était caduc, disparu, mort, annihilé dans ce lieu de négation complète. Je n'étais rien, par conséquent tout n'était que rien, vide de tout, empli de rien. Une mort qui ne pouvait même en porter le nom, rien ne se définissait, si ce n'était par ce que cela n'était pas. Ce n'était le silence, mais l'absence absolue de son, il n'y avait pas d'obscurité, mais le manque complet de lumière, il n'y avait pas immobilité, mais nul mouvement ne s'était manifesté. Ainsi, je n'étais pas mort, je ne vivais seulement plus.

Ma léthargie dura, ou ne dura pas, peu importe. En tout cas, je m'éveillai de ce qui s'était apparenté à un sommeil, ou avait-ce été justement un éveil, une révélation ? Encore une fois, je ne savais, quoi qu'il en soit l'état qui s'accompagne de stimuli sensoriels et d'une certaine forme de prise de conscience me revint. J'entendis de suite le son de l'eau, puis juste après je la sentis sous mon dos, soutenant mon corps las. Malgré la douleur, malgré l'obscurité, malgré ma perdition, j'aimais cette eau. Un contact froid, réel, direct, honnête avec moi. Rien de plus que sa glaciale caresse sur mon échine endolorie. Mon eau bien-aimée, mon aimante amante, glaciale mais si chaleureuse. J'aurais voulu m'enfoncer à jamais dans son linceul aquatique, ne faisant plus qu'un avec elle, mes organes pourrissant en son sein, dans le lit de mort de son fleuve. Abyssal sanctuaire de mes passions, toutes diluées une bonne fois pour toute dans le courant éternel de cette eau si pure. Mon c½ur battant trop fort enfin calmé par la douce anesthésie prodiguée par le fluide glacial.

Mais quel spectre s'emparait donc de moi ? J'étais prêt à me laisser mourir ici !? Et pourquoi donc ? Par pure faiblesse, par lâcheté, par amour de la facilité. Avais-je traversé tant d'horreurs pour finir noyé dans une rivière de malheur ? Il n'en était pas question. Je n'avais pas épuisé toutes mes réserves de volonté, ce n'était pas une mystérieuse ingénue comme la Mort et sa longue traîne maudite qui allait m'ôter la flamme de la vie. J'avais encore mon mot à dire, et j'étais encore capable de décider de l'issue de cette histoire. Une énergie nouvelle grandit en moi, et je me sentis prêt à affronter les plus hautes montagnes, les plus profonds abysses...et les plus sombres cavernes. Qu'était-ce donc que ce lieu, si ce n'est un pitoyable ensemble d'obscurité où coulait une rivière souterraine ? Et cette respiration !? De quoi avais-je peur, j'étais arrivé jusque là, j'aurais pu me mesurer au Diable, j'étais Dieu lui-même, ma volonté flamboyant comme un soleil dans cette obscure grotte. J'allais démolir tout ce noir, et me frayer un passage jusqu'au ciel, j'allais construire un escalier jusqu'au Paradis avec toute cette roche.

J'activais tous mes membres et me mit à nager, le courant était beaucoup moins fort maintenant que j'avais passé la chute, j'étais donc libre de me déplacer dans toute cette nouvelle partie de la grotte. Je n'entendais plus l'impétueux grondement de la cascade, alors qu'il aurait dû être assourdissant maintenant que j'étais à son niveau. Sur quelle distance j'avais été transporté durant mon inconscience (ou ma mort provisoire) ? Il fallait que je sois resté longtemps dans le coma pour que j'eus dérivé pendant assez de temps pour ne plus même entendre le rugissement de la chute d'eau. En revanche, il y avait un autre grondement que j'entendais, et celui-ci se faisait toujours plus présent. J'avais dû m'en approcher tandis que je m'éloignais de la cascade, mais où donc se terrait la source de ce halètement sans fin ? J'entendais maintenant chaque subtilité de la respiration, les légers contretemps de temps à autre, rompant la monotonie du cycle inspiration/expiration. Le raclement guttural qui accompagnait chaque bouffée d'air. Je sentis même plusieurs fois un courant d'air chaud venant du fond du passage, la matérialisation thermique des expirations de la chose. Ce qui donnait encore plus de crédit à mes hypothèses.

Alors que je battais toujours des jambes tout en brassant l'eau de mes bras, mon pied droit vint percuter le sol, le cours d'eau avait perdu de la profondeur et je pouvais maintenant toucher le fond. Cette circonstance me parut absurde – car en effet, où donc l'eau s'écoulait-elle dans ce cas là ? Mais je ne souhaitais guère approfondir la question, j'avais déjà un assez vaste mystère à éluder pour moi seul. Je profitais seulement du fait que j'avais rejoint la terre ferme, ou plutôt la roche dure. Je sortis donc de l'eau et me remit à marcher. Avec maintes souffrances, car j'avais nagé longuement auparavant et j'imaginai que la traversée de la cascade ne m'avait pas laissé indemne. Néanmoins, je tins bon, pas après pas je me fixai un rythme rapide, afin de garder intact l'élan de ma volonté par celui de mon corps. A l'inverse du phénomène passé, le couloir se rétrécissait désormais. Ce qui faisait que je parcourais le chemin en suivant une légère montée, tandis que les murs des deux côtés ainsi que la voûte du passage ne cessaient de se rapprocher de moi au fil de mon avancée. Il y avait toujours les mêmes reflets lumineux sur les murs, comme des fantômes ressurgis des brumes du Temps.

Je marchais longtemps, si j'en croyais ma perception du temps à ce moment là. Il arriva un moment où le couloir cessa de se comprimer, et où le passage était constitué tel qu'il était lorsque je m'y étais engagé à la fin de l'escalier que recélait la cuisine. Cet instant me paraissait déjà tellement lointain... A un tel point que tout ce qui s'était passé avant mon engouffrement dans ce passage, maudit sanctuaire insensible à l'écoulement du temps, me semblait s'être déroulé dans une autre sphère de la réalité. Tous mes souvenirs portaient désormais un parfum d'irréalité qui les rendait fantasques. Tout ce qui comptait dans cette dimension commençait et s'arrêtait dans ce couloir ténébreux et sans fin. Il était la genèse et la finalité de mon existence dans cette autre réalité. Tel Dante dans la Divine Comédie, je parcourais les Enfers, cherchant le Paradis céleste.

Perdu dans mes pensées, je rentrai de plein fouet dans le mur qui se dressait devant moi. Le couloir se finissait ainsi. Un pitoyable mur. Quel était cette nouvelle folie ? J'avais arpenté toute la Géhenne pour finir bloqué contre un stupide mur !? Ce ne pouvait être, il y avait certainement une voie qui me mènerait plus en avant. Rassemblant mes capacités de raisonnement, je me mis à palper le mur de ma main, sentant chaque aspérité de ce contact rugueux. J'étais convaincu que je pouvais passer outre cet obstacle, il devait être amovible. Ce qui me confortait dans mon idée était une étrange constatation : des rais de lumière semblaient émaner des contours du mur, comme s'il n'était qu'une porte. J'examinai de nouveau la roche du bout des doigts, avec une patiente minutie. Mes efforts furent récompensés, je mis la main sur un bout de matière totalement différent de la pierre, c'était chaud et spongieux. J'y enfonçai la main de toute ma force, et mon bras s'y logea jusqu'au coude. Je fus d'un coup soulevé du sol, et j'atterris à l'envers, de l'autre côté du mur.

Je compris instantanément d'où venait la lumière ; ici, le couloir était d'un blanc éclatant, presque aveuglant. De la seule intensité de cette teinte blanche émanait une lumière quasi-solaire. Je mis du temps à accoutumer ma vision à cette clarté, tellement j'étais habitué aux profondes ténèbres qui précédaient. La seconde différence qui démarquait ce passage était son aspect circulaire, j'étais désormais dans un long tube, pareil à une canalisation géante. La seule constante était le bruit de respiration, toujours présent, toujours plus puissant. Je me remis en marche, appréciant au moins la lumière qui me permettait de ne plus risquer ma vie à chaque pas.

J'atteignis rapidement le bout de cet étrange couloir, il s'y tenait une porte ronde, peinte d'un rouge vif. Une massive poignée noire y trônait sur la droite. Sans réfléchir, je la saisis des deux mains et la tirait. Le souffle était plus audible que jamais, et j'en sentais distinctement la chaleur se répandre le long du passage à chaque expiration.

VIII


La porte s'ouvrit dans un bruit sec, m'ouvrant la vue sur ce qui s'y tenait derrière. A ma grande stupéfaction, je me retrouvais dans l'étrange salle dont j'avais rêvé (ou l'avais-je réellement visitée ?) lorsque je parcourais l'obscur passage. La pièce de Minuit, évadée entre deux quotidiennes entités, custodes de la compréhension du temps. Elle était encore plus gigantesque que ce que j'avais cru, je me sentais avalé par son gigantisme. Alors que j'y pénétrais de deux pas, la porte se referma derrière moi, me laissant seul avec l'obscurité. Mais tout n'était pas plongé dans le noir. Il y avait des fenêtres disposées tout du long du mur qui montait en suivant la forme d'une spirale. Je pris le temps de les compter, il y en avait tout juste soixante. Derrière leurs vitres, je voyais d'absurdes choses. Il y en avait une qui laissait voir une maison, fissurée en son milieu, devant laquelle on pouvait voir une mare à l'eau aussi plate et grise qu'un miroir. Une autre montrait un monstrueux animal, ou un démon, qui se terrait dans une sombre forêt, se déplaçant de ses longues et blafardes ailes. A une troisième, je vis un spectacle effroyable, une mer proprement déchaînée, dans laquelle dérivait une coque de bateau habitée de deux marins, l'un mort et l'autre vivant, en proie à une terreur indicible. Le bateau était balloté entre des vagues cyclopéennes, leurs crêtes presque hors de vue atteignaient les cieux tandis que des abysses hantaient l'enfer liquide de leurs insondables creux. Plusieurs bateaux étaient perdus dans ce maelström maritime, certains ne ressemblaient à rien de connu, avec leurs lignes baroques et leurs voiles fantomatiques. J'eus encore une autre vision à une énième fenêtre, des chiens aux proportions démoniaques, qui sortaient d'un tableau pour venir dévorer leur peintre trop inspiré. Je vis également un cheval de feu qui s'échappait d'un château en flammes, puis un homme sur une île de cailloux, se dévorant le bras pour survivre, une colonie d'affreux rongeurs se mouvant dans l'obscurité autour de leur monstrueuse reine, des masques qui s'adressaient tous de la même voix à un jeune homme, un tableau représentant un pêcheur sur une barque, en apparence immobile mais dont l'embarcation glissait imperceptiblement sur l'eau d'un étang. Enfin, à chaque fenêtre je voyais une image mouvante de pure horreur. Et il n'y avait pas que des fenêtres au mur, en regardant bien, je distinguai des formes humaines qui y étaient accrochées. Elles étaient immobiles et silencieuses, mais aucun doute n'était permis. C'était bien des humains qui étaient cloués au mur, comme des insectes. Surmontant le frisson qui me gagnait, je m'approchai un peu plus pour mieux distinguer. Je comptai soixante hommes autour de chaque fenêtre, disposés en un large cercle autour de ces effroyables visions. Ils semblaient tous dormir, mais s'agitaient dans leur sommeil, comme en proie à d'affreux cauchemars. Leurs os saillaient sous leurs peaux décharnés que rien ne couvrait, elles étaient toutes écorchées, comme griffées des centaines de fois, certaines blessures suintaient encore d'un sang épais. Ils avaient tous la tête rasée, on voyait leurs veines palpitantes sur ces crânes squelettiques. Ils se contorsionnaient dans tous les sens et de plus en plus violemment, comme tremblants à l'approche d'un effroyable danger. Quand soudainement, ils ouvrirent tous les yeux au même instant, je poussai un cri barbare : les orbites de leurs yeux étaient vides ! Exactement au même moment, un son de cloche retentit, le même que celui que j'avais auparavant entendu. Leurs cris se mêlèrent aux miens et bientôt la salle ne fut plus qu'une horrible mélopée, lugubre plainte que dominaient les coups réguliers de la cloche de malheur, tandis qu'aux fenêtres on ne voyait plus qu'une seule et même vision, une lune émergeant d'une mer de sang, écarlate et pleine comme un ténébreux rubis, qui donnait une ignoble teinte rouge à la scène.

Quand les douze coups furent passés, les cadavres se remirent en veille, tandis que je cherchais à reprendre mon souffle. La gorge cassée par mes hurlements. Je me rendis compte que quelque chose avait pris place au centre de la salle tandis que minuit sonnait, cela avait l'apparence d'une main titanesque, mais les doigts qui la composaient ne finissaient pas en ongles, ils se prolongeaient en d'immenses griffes d'un noir d'ébène. Comme pour montrer qu'il y avait quelque chose derrière cette main, une voix s'adressa à moi. Elle était si grave que j'avais peine à discerner les mots. La voix venait de la voûte, volant comme un vautour au-dessus de moi. Je passais d'un effroi viscéral, dû à l'inquiétante voix et à la main devant moi, à une terreur absolue, lorsque j'eus compris ce que la chose tentait de me faire entendre.

Il lui manquait une seconde pour son heure, et j'étais là. »

Coupure de presse du 23 août 1842 (cet article ne faisait pas partie de mon dossier, je l'ai découvert à la bibliothèque, lorsque je cherchais à me renseigner sur les évènements dont il est fait mention) :
«...Vague mondiale de cauchemars !:Un des évènements les plus inexplicables de ce siècle vient de se produire, dans la nuit du 22 au 23 de ce mois. De toute part, on entend les gens se plaindre d'horribles songes venus les hanter durant cette nuit. Les cauchemars n'ont rien d'exceptionnels, tout le monde en fait et cela régulièrement. Mais l'ampleur généralisée du phénomène mérite une attention toute particulière, de même que la nature des visions cauchemardesques. D'après les multiples témoignages recueillis, et la propre expérience de votre rédacteur, les cauchemars mettaient toujours la personne dans un état peu enviable : enchaîné à un mur et forcé de regarder des horreurs innommables qui défilaient dans le néant. Deux choses sont à remarquer cependant, le cauchemar n'a touché que les personnes ayant plus de 20 ans, et n'a concerné que les hommes. Une circonstance tout à fait obscure, tout comme le phénomène qui la concerne. De plus, cela ne se limiterait pas à notre pays, des échos semblables affluent de toute l'Europe, et on aurait de pareilles nouvelles d'Amérique. Par quoi expliquer le phénomène ? Il n'y a guère de pistes jusqu'à maintenant, toujours est-il que certain pointe du doigt le fait que la lune était pleine la nuit dernière, et que certains alignements incongrus de planètes auraient eu lieu. Quoi qu'il en soit, espérons que cela ne se reproduise plus !... »


« Je me souviens seulement m'être évanoui une dernière fois, et en me réveillant j'étais accroché au mur à ce qui me semblait être plus d'un kilomètre au dessus du sol de la salle. Seconde parmi les 59 autres qui entouraient la minute de la fenêtre. Fenêtre parmi les 59 autres qui hantaient la salle de Minuit. Je profitais de ne pas avoir perdu toute vitalité pour rédiger mon histoire. En la gravant sur la pierre à l'aide de mes ongles. J'ai cru ne jamais arriver jusqu'au bout, mais grâce au mouvement perpétuel des murs, j'ai pu tout conter. Maintenant je suis trop las pour marquer quoi que ce soit de plus, mes doigts sont pleins de sang. Parfois, j'entends une goutte s'écraser sur sol, loin en dessous de moi. Ce n'est peut-être même qu'un effet de mon imagination. Et il y a quelque chose qui me rend fou. Je ne l'avais pas remarqué auparavant, car le murmure était trop faible. Mais de la bouche de chaque cadavre qui m'entoure, j'entends un « tic tac » qu'ils chuchotent sans répit. Il est Minuit. »

Fin du récit.

Je ne savais que ce qui me perturbait le plus là dedans, les multiples parallèles entre ces articles, éloignés de plusieurs années, et le récit que j'avais trouvé sur la pierre ? Cette histoire de breuvage hallucinogène, qu'avait consommé celui qui avait écrit cette histoire ? Ou même la monstrueuse évocation de cette créature de Minuit que je niais purement et simplement.

Une dernière question me tourmentait, s'il en était ainsi pour cette heure de minuit, il y avait-il de semblables phénomènes pour les autres heures ? La planète était-elle gangrénée de ces ignobles créatures ? Je priai pour n'avoir jamais de réponse à cette question...
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# Posté le samedi 02 janvier 2010 11:54