Alors que je me promenais sur la plage, comme chaque matin, j'ai retrouvé un imposant bloc de roche, échoué sur le sable. Le monolithe était noir comme la nuit et suivait une progression cyclique qui s'évasait vers le haut. Intrigué par l'aspect exceptionnel de ce bloc de pierre, je l'ai fait transporté jusqu'à chez moi. En l'examinant mieux, j'ai remarqué qu'on avait gravé des mots sur toute la surface de la partie extérieure de l'objet. Au début, je ne distinguais aucune phrase intelligible. Mais, en éteignant la lumière avant de quitter la pièce, je remarquais une phosphorescence étrange qui émanait de ce qui avait été rédigé. Ainsi plongé dans l'obscurité, les mots se détachaient nettement dans une curieuse surbrillance. Je pus donc lire à loisir ce qu'on avait inscrit sur la pierre.
Au fil de ma lecture, une sourde angoisse se saisit de moi, et je finis totalement effrayé à la fin de l'horrible récit. Je n'y croyais pas, bien entendu. Mais la sombre terreur qu'il recélait était tellement brute, semblait tellement vivante, authentique, que l'effet qu'elle me fit fut incontrôlable. Une fois la nuit venue, je guettais les douze coups de l'horloge du salon, anxieux et épuisé nerveusement. Ce soir-ci, les douze échos de minuit me semblèrent bien menaçants. J'étais seul dans ma grande chambre, à écouter le ch½ur nocturne de la pendule : « tic tac, tic tac, tic tac ». Je m'endormis tout de même, mais fit de monstrueux cauchemars, parcourant de sombres couloirs, évitant de regarder aux fenêtres du terrifiant château que je parcourais.
Quand je me réveillai, un éclair de lucidité me prit. Je me rappelai une série d'étrange articles qui avaient paru il y a de cela plusieurs années dans les journaux. Ces nouvelles m'avaient tellement intrigué que j'avais constitué un véritable dossier où j'avais rassemblé toutes les coupures qui avaient trait à cet évènement. Je ressortis donc le dossier de ma bibliothèque, et à la lumière du récit que j'avais lu la veille, ce que contenaient ces articles prenaient maintenant une teinte effroyable. Acquérant une sombre terreur, d'autant plus inquiétante que tout se rejoignait, se recoupait avec ce que contenait le récit gravé sur la pierre. Ce ne pouvait être de simples coïncidences, de monstrueuses choses se tramaient dans les profondeurs ténébreuses de la terre, là où le soleil ne brille jamais.
Afin de tout mettre au clair, je recopiais toute l'histoire sur papier et j'établis des parallèles avec les articles de presse lorsque le rapprochement me semblait pertinent. J'obtenais à la fin un récit inquiétant, que voici reproduit ici-bas :
Récit gravé sur l'étrange morceau de pierre :
I
« Toute la famille qui me restait se limitait à mon oncle, Auguste de la Porte. Un vieil ermite misanthrope qui vivait bien à l'abri des futilités pernicieuses du monde dans un vaste château perché sur un large roc, quelque part au large des côtes de la Russie. Il se nommait « Le Château de la Porte » J'entretenais une correspondance assez régulière avec lui, je l'informais un peu des nouvelles du pays familial, le Royaume Uni, lui me racontait ses souvenirs familiaux et nous discutions souvent d'une multitude de questions. Mon oncle lisait beaucoup, et de tout : fiction, philosophie, essais etc. Je lisais pour ma part assez modestement, mais je faisais souvent jouer mes souvenirs des cours de l'abbaye où l'on m'avait dispensé un bon enseignement pendant ma jeunesse. Nos vues philosophiques divergeaient sur de nombreux points, mais là où certaines personnes fuient les différences, nous nous réjouissions de l'enrichissement réciproque qu'elles entraînaient. Ces divergences se rapportaient bien sûr au fait qu'il vivait seul à l'écart de tout contact humain, alors que je vivais au beau milieu de Londres, entouré de la société. J'avais une foule de contacts et une bonne poignée d'amis. J'étais jeune et ambitieux, il était vieux et perclus, mais cela ne me gênait pas de discourir ainsi avec lui, car même si son corps était impotent (du moins c'était l'idée que je m'en faisais), son esprit gardait une vivacité hors du commun, j'expliquai sa grandeur intellectuelle par le temps qu'il consacrait à la lecture. Il pouvait facilement se le permettre, étant seul et isolé. Sa mémoire était également impressionnante, il ne cessait de me parler d'histoires familiales parfois vieilles de plus d'une cinquantaine d'années.
Sa situation isolée lui plaisait, sa seule compagnie – si je puis dire – se résumait au cercueil de sa femme, qui occupait une salle au sous-sol. Il m'avait confié s'y recueillir tous les matins, pour lui, ne pas oublier les êtres chers étaient vital. J'imagine qu'on comprend mieux cela en vieillissant, car maintenant je saisis sa pensée, alors que lorsque qu'il me l'avait énoncée pour la première fois je n'avais pu en saisir toute la portée.
Afin de meubler le grand silence dans lequel il vivait, mon oncle jouait souvent de la musique ; du piano et du violon en majorité. Il me disait qu'il aimait le piano, car c'était l'un des rares instruments qu'il estimait être capable de se suffire à lui-même. Nul besoin d'accompagnement selon lui, les notes du piano savaient à elles seules créer un autre monde, qui n'avait pas besoin d'être foulé par les accords intrus d'autres instruments. Ainsi se déroulait ses journées, longues et monotones en apparence, mais qui en réalité se suivaient sans se ressembler grâce à la saveur toujours différente qu'apportait ses lectures et ses instants mélomanes. Tel jour était une épopée héroïque sous la plume d'Homère, tel autre une plongée dans des ténèbres millénaires guidée par Lovecraft.
Mais la vieillesse préleva néanmoins son inévitable tribut sur l'enthousiasme de mon oncle, il se plaignait de plus en plus de la solitude dans ses lettres, tout en continuant à dénigrer la terre entière. Je lui proposai donc de passer quelques jours chez lui, l'envie de l'entendre jouer de ses instruments aidant et, en cette période estivale, il n'y avait guère de divertissement à Londres. J'étais sûr que cela lui ferait plaisir, et effectivement il me répondit positivement. Il m'informa néanmoins de la longueur et de la complexité du voyage ; de multiples changement ferroviaires, la traversée de régions reculées, et la dernière partie voyage, qui devait me conduire jusqu'à un village d'où je prendrai un bateau, s'annonçait comme étant plutôt hasardeuse. Fait étrange (enfin pas quand on sait ce que je sais), il me demanda de ne pas emporter de montres chez lui, il m'avait dit que de toute manière elles ne seraient d'aucune utilité à cause d'un dérèglement du champ magnétique dans la zone où il vivait. Je décidai de passer outre les potentielles contrariétés liées à ce voyage et lui réaffirmai mon intention de lui rendre visite. De plus, ce voyage me changerait sûrement les idées, car voilà quelques jours que je faisais toutes les nuits le même cauchemar ; enchaîné à un mur, j'étais obligé de regarder d'infernales visions au travers de vitre sans âge (tout comme maintenant).Je mis quelques uns de mes amis au courant de mon voyage afin qu'on ne s'étonne pas de mon absence et fis mes bagages.
Le voyage fut long, effectivement. Mais ainsi j'eus la chance de pouvoir admirer des paysages d'une rare beauté. Les bois allemands, aussi noirs qu'insondables ; les côtes désolées de la Mer Noire, dont chaque vague charrie l'écume de la mélancolie ; les steppes russes, vides et arides comme un désert de glace. Le trajet était rythmé par la valse continuelle du soleil, allant et venant en ses coulisses sidérales. Ce parcours me changeait du paysage londonien et j'appréciai chacun des kilomètres qui m'éloignait de la grisaille uniforme de l'Angleterre. De plus, le mouvement de mon corps physique avait mis en branle ma pensée, je pensais à milles choses à la fois, effleurant ma psyché sous d'innombrables angles. Je pensais à ma jeunesse, à ma vie, à la société, au monde, à l'amour, et à toutes ces choses auxquelles on se plaît à penser lorsqu'on est seul et avec du temps devant soi. J'avais pris quelques livres afin de ne pas m'ennuyer pendant le voyage, mais je n'en ouvris pas un seul. L'excitation grandissante procurée par mon trajet occupait déjà bien assez mon esprit, j'étais aussi gai qu'un enfant venant de recevoir un nouveau jouet, tout était sujet à l'émerveillement et au questionnement. Cet état d'esprit était sûrement dû aux paysages nouveaux qui avaient ouvert l'appétit de ma curiosité.
Ce voyage vivifiant aboutit à quelques dizaines de kilomètres de la côte russe, faute de chemin de fer pour porter les wagons. Je dus donc prendre un cheval et un guide afin de finir le trajet. Les deux nuits que j'ai passées dans la froide toundra de cette région me laisseront un souvenir impérissable, il semble que les nuits de ces régions ne s'apparentent pas à celles qu'on trouve chez nous. Elles ne succèdent pas simplement au jour, mais elle ouvre, ou tout du moins c'est l'impression que j'en ai eu, sur tout un nouveau monde à part entière, avec ses règles, ses habitants et ses coutumes. Ainsi, les territoires que nous arpentions le jour ne se faisaient plus reconnaître avec leurs équivalents nocturnes. C'est pourquoi nous stoppions notre route dès le soleil couché, car personne n'était assez sûr de l'exactitude du chemin à suivre en ce sombre dédale. Mille bruits s'éveillaient à la tombée de la nuit, comme une horde de chauve souris sortant de sa tanière une fois la lune reine des cieux. Des hululements nocturnes dont la provenance n'était jamais certaine, des craquements de bois, comme si les arbres tentaient de s'arracher du sol ; même les herbes semblaient murmurer sous le voile du crépuscule. Bien que l'atmosphère fût inquiétante, la fin du voyage ne connut aucun incident et j'arrivai rapidement au village qu'avait mentionné mon oncle. De là, il ne me restait plus qu'à prendre une barque et je serai arrivé à destination. »
Article de presse, daté du 23 janvier 1887 :
« ...Un cadavre à la mer !: Il y a tout juste une semaine, aux alentours de 19 heures, les villageois de Vankarem, un hameau portuaire de la côte est russe, ont bien cru recevoir un cadeau du diable. Échoué sur la plage, ils ont retrouvé ce qui s'est révélé être un cadavre d'homme, mais dans un état de décomposition telle que son appartenance à l'espèce humaine n'a pas tout de suite été confirmée. Un médecin est venu d'Egvekinot, la seule ville d'une certaine importance aux alentours. Il a mené une série d'observations sur le corps, les conclusions qu'il a tirées tiennent de l'absurde, mais on toutes étés vérifiées par plusieurs de ses confrères. Nous livrons ici un résumé succinct du rapport du médecin, contenant les éléments les plus frappants, car la liste d'étrangetés est trop longue pour tenir sur une unique page. Le médecin, nommé Yuri Kenkioush, note que la peau du cadavre présentait une multitude de longues striures, comme s'il s'était scarifié sur l'ensemble du corps. Ce qu'il aurait bien sûr été incapable de faire intégralement lui-même. Le corps était dans un état extrême de sous-alimentation, le médecin a spécifié qu'un os a traversé la peau au niveau de l'épaule droite du corps tandis qu'il palpait le peu de chairs qu'ils restaient, tellement l'homme était dans un profond état d'inanition. Le corps semblait avoir longuement séjourné dans la mer, car il présentait un gonflement bouffi et exhalait une odeur autant saline que putride. Pour parachever le tout, le crâne était démuni d'yeux, il n'y avait que deux orbites creuses. Yuri a également noté la présence de graves blessures aux extrémités des doigts de la main droite de l'homme, comme s'il se les était frottés longuement contre une surface rugueuse.. Le médecin date la mort d'au moins 15 ans, il pense qu'elle pourrait remonter à plusieurs décennies. La ou les causes de la mort n'ont pas encore étés décidées, ce pourrait être de sous-alimentation, tout autant que suite aux blessures infligées à l'homme. Cette histoire est entourée d'une aura de mystère, et nous restons à l'affût de nouveaux éléments qui pourraient permettre d'éclaircir cette affaire... » II
« Après une nuit des plus calmes entre les quatre murs de l'auberge, je m'enquis d'un quelconque pêcheur afin d'être conduit jusqu'au château. Je n'avais pu l'observer à mon aise hier, comme nous étions arrivés à la tombée du jour. Mais je le voyais clairement maintenant, bien que la distance à laquelle il se trouvait le fasse apparaître couvert d'un pâle manteau brumeux. Le roc se dressait face aux assauts de la marée, les vagues se déchiraient sur les crocs de ses falaises à pic. Le caillot rocheux semblait sorti des flots tel l'éperon d'un antique navire, et la demeure familiale le chevauchait fièrement, comme un cavalier architectural sur une monture de granit. A vrai dire, on ne voyait que les tours du château car le reste s'enfouissait derrière un rideau de verdure. Des arbres avaient réussi à pousser en abondance sur ce caillou par je ne sais quel miracle, et cela apportait un peu plus de charme à l'endroit, le plaçant à l'abri des regards de la côte. On discernait vaguement un ponton s'avançant d'un bras dans la mer, sûrement destiné à accueillir les embarcations. On lui faisait parvenir mes lettres de cette manière, et il chargeait régulièrement des habitants du village de lui apporter des victuailles.
Je fus donc conduit, moyennant quelques piécettes, jusque chez mon oncle. L'îlot était plus impressionnant maintenant que je me trouvais à son pied, le promontoire sur lequel se perchait la maison me semblait désormais à des centaines de mètres au-dessus du sol. J'étais également étonné par le bruit de la mer, c'était un vacarme incessant d'une guerre opposant les vagues éphémères aux fondations millénaires de l'île. Je dus crier au marin pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas besoin de m'attendre car je devais rester un moment ici. Il déchargea donc mes bagages et me laissa seul au pied de ce colosse rocheux. Je regardai le bateau s'éloigner, ne devenir plus qu'un point noir à l'horizon, une aspérité sur la ligne pure du lointain, puis plus rien.
Un chemin montait vers le château, bordé d'arbres. Je déplorai l'absence du soleil, il me semblait que cela aurait fait un spectacle magnifique. Toute cette verdure dans un écrin marin devait resplendir sous l'éclat solaire. Je gravis le sentier, avec ses bois pour éphémères compagnons de route. Je remarquai, éparpillés dans les profondeurs de la forêt, des bancs épars. Était-ce mon oncle qui en avait fait installer, ou remontaient-ils à plus loin ? Leur aspect ne me donnait aucune piste, ils auraient pu être âgés tout aussi bien d'une dizaine d'années que de plusieurs centaines. Plusieurs sentiers, partant de mon chemin, m'invitaient à pénétrer plus en avant dans le bois, qui semblait s'étendre jusqu'aux confins de l'univers. Jamais mon ½il ne perçut la limite de ce bois fantasmagorique, j'avais beau jeter des coups d'½il de tous les côtés durant mon ascension, mon regard tombait toujours sur des arbres, les falaises qui auraient dû se trouver non loin étaient sans cesse dérobées à ma vue ; ici par une énième rangée de frênes, là par un bataillon de bouleaux. Et il en était de même pour la mer, après le premier coude du sentier, je l'avais perdue. Je me dis que le bois était remarquablement dense. Et puis, je ne connaissais nullement l'endroit, il était normal que je m'étonne de la première circonstance inconnue. C'est alors que je remarquai l'absence du bruit de la mer, j'entendais seulement le piaillement des oiseaux ainsi que le feulement des branches bercées par le vent. Mais nulle trace audible de la lutte maritime que j'avais remarqué en arrivant, quelle était encore cette énigme ? Le vent avait peut-être pris une tournure telle qu'il emportait loin de moi les débris sonores des vagues, ou encore était-ce le matelas de verdure dans lequel je reposais qui avait étouffé ce bruit. Ne m'arrêtant pas à ces détails, je continuai mon ascension et le chemin finit par s'élargir, me dévoilant l'entrée du domaine de mon oncle.
Sa demeure est magnifique. Sa majesté me frappa lorsqu'elle s'offrit à ma vue, le château se dressant fièrement au-dessus de la cime des arbres, ses fondations puissamment ancrées dans la terre. On voit tout d'abord la splendide façade, d'un blanc immaculé, le soleil s'y reflète avec une clarté éblouissante. Dans ses murs sont percées de hautes fenêtres, richement décorées. Le vitrage rappelle le travail d'orfèvre que l'on peut admirer sur les vitraux d'églises, mais sans les icônes religieuses. Les vitres miroitent sur toute la largeur du colosse d'ivoire, les reflets solaires jouant sur leur surface ; à la manière d'un rivage maritime crépusculaire baignant dans les douces caresses d'un chaud soleil couchant. La haute porte principale forme une bouche boisée dans le bas du mur, ses deux battants aux odeurs surannées de chêne sont d'une épaisseur impressionnante, il faut pousser de tout son poids pour parvenir à ouvrir la porte. La demeure s'étend sur deux étages, reposant sur le rez-de-chaussée. On trouve également une cave sous le niveau du sol, là sont entreposés toute sorte d'objets que mon oncle a amassé au cours des années, ainsi que le vaste héritage de notre famille. Mon oncle étant un des derniers représentants de notre lignée, il a ainsi récupéré une grande partie du patrimoine familial. Le château s'étend sur plusieurs dizaines de mètres de longueur, si ce n'est sur des centaines, véritable mastodonte de pierre. Mon regard eut du mal à embrasser l'étendue de l'édifice du premier coup d'½il. Ses angles imposants sont caressés par le bruissant feuillage des arbres à proximité. Mon oncle n'avait guère mentionné la majesté de sa demeure, ma première rencontre avec le château me coupa donc le souffle, j'étais totalement sous l'emprise de la surprise. On ne pouvait se faire une idée réelle de sa prestance lorsqu'on le voyait de la côte. J'en vins même à penser que la bâtisse que j'avais vue auparavant à plusieurs kilomètres de distance était sensiblement différente de celle qui se dressait maintenant face à moi. En regardant bien, je trouvais qu'elle n'avait pas exactement la même couleur que celle que mes sens avaient perçu au loin, et qu'elle se dressait sensiblement plus en hauteur que ce que j'avais cru discerné du rivage. Ces confusions étaient sûrement dues à l'effet produit par la forêt sur mon imagination. Le bois qui servait de cadre paisible à cette impressionnante peinture ».
Article de presse du 2 février 1887 :
«...Avancées dans l'affaire du cadavre inconnu !: Il y a une semaine, nous vous parlions de ce corps retrouvé à l'est de la Russie, affreusement décomposé. Il a été envoyé à Magadan, plus à l'ouest, pour des analyses plus poussées, et nous venons d'être informés des résultats. Ce qui a été déduit de ces analyses éclaircit quelque peu un côté de l'énigme, mais a également ouvert la porte à de nombreuses nouvelles interrogations. D'après les analyses menées, l'homme ne semble pas être mort de ses blessures, mais de soif. Seulement, il serait mort de soif bien plus longtemps après le temps que n'importe quel homme aurait pu endurer, les scientifiques ont mentionné une durée de l'ordre de plusieurs mois. Quant au problème de la faim, les scientifiques ont émis une idée terrifiante. D'après les restes organiques retrouvés entre les dents du sujet et dans son estomac, il semblerait que l'homme se soit nourri de ce qui s'apparenterait à de la chair humaine ! Dans quelles circonstances une telle horreur a-telle pu se dérouler ? De plus, on ne sait pas s'il s'est mangé lui-même ou si ce cannibalisme a visé une ou plusieurs autres personnes. Quoi qu'il en soit, l'affaire devient de plus en plus sordide et incompréhensible.... » « Tout en continuant à contempler la scène idyllique qui me faisait face, j'avançais vers les portes, sentant le poids centenaire de la voûte des arbres peser sur mon crâne, la toile de branches feuillues servant de ciel émeraude à la clairière. Je vis enfin mon oncle, il était assis sur une chaise, à une terrasse attenante au flanc droit de l'édifice. Il me parut aussi noble et inamovible que les chênes qui l'entouraient. Il regardait vers le bois, le regard dans le vague. Il ne semblait pas m'avoir remarqué, ou du moins ne témoignât-t-il aucune marque d'attention à mon égard car je continuai à m'approcher sans que son regard ne glisse vers moi. Cette vision de mon oncle assis à l'ombre, surplombé par la voûte verdoyante et dorée de la clairière m'emplit d'une sensation paisible qui coula en moi comme la plus fraîche des sources de montagne. Cet endroit semblait hors du temps, le tumulte de la ville me semblait ne jamais pouvoir briser ce silence boisé, et mon oncle était le gardien intemporel de cet asile fantastique, véritable oasis de paix et de verdure.
Mon oncle se tourna enfin vers moi, notre torpeur passagère assoupie. A ma vue, il sembla comme ranimé, les traits lourds et pendants de sa figure ridée soudainement tendus par un sourire d'une franchise chaleureuse. Il me dit de laisser mes bagages près de la porte et de le rejoindre sur la terrasse. J'avais hâte de pouvoir enfin considérer mon périple comme terminé et de me prélasser dans un fauteuil confortable, les mains blotties contre une tasse de thé brûlant.
Je gravis les marches marmoréennes une à une, éblouissantes sous le feu lumineux diffusé par la coupole végétale qui culminait à plus d'une dizaine de mètres au dessus de moi. Mon oncle me donna une poignée de main vigoureuse, d'une énergie telle qu'elle m'étonna venant d'un homme si âgé. Il semblait d'ailleurs en bonne forme physique, il se tenait bien droit, et non voûté comme la plupart des personnes âgées. Les muscles de ses bras étaient bien tendus, semblant prêts à soulever une lourde charge sans faillir. Son regard était vif et lumineux, laissant percevoir des sens toujours alertes. Il m'interrogea sur le voyage et parut satisfait qu'un des derniers membres de la famille ait une figure aussi bien faite. Je lui racontai mon périple à partir de la descente du train, les nuits fantasmagoriques dans une région reculée puis enfin mon émerveillement pendant la découverte de son domaine. Il rigola, comme trop habitué au cadre de sa demeure pour pouvoir encore y trouver la moindre source d'étonnement.
Une fois nos premiers échanges terminés, il m'invita à m'installer dans le château, nous allâmes donc récupérer mes valises à la porte puis il me fit entrer dans la fière demeure. L'intérieur me fut un effet aussi puissant, sinon plus, que celui du bois fantastique et de l'aspect splendide de la façade du château. Il me fit pénétrer dans une immense entrée, dans laquelle trônait un lourd escalier de marbre donnant sur les étages supérieurs. Les panneaux de bois recouvrant les murs étaient d'une teinte profonde, puissante, un parfum brut en exhalait, telle la fragrance de quelque chêne millénaire. Des peintures ornaient les murs, leurs cadres dorés se détachant nettement sur les sombres boiseries. Malgré toute cette richesse, le bon goût était quand même de mise, et j'en félicitai mon oncle, car l'opulence tend à attirer un fatal émoussement des sens, comme si l'odeur enivrante de l'argent trompait l'esprit de son possesseur, voué la plupart du temps à ne tourner son attention et ses efforts que vers cette fortune éphémère. Chaque élément semblait avoir été savamment placé, dans une plus large question d'esthétique, les peintures s'accordaient en teintes, et leur placement laissait juste assez de place au regard pour respirer tout en ne laissant transparaître aucun vide. L'épais et soyeux tapis carmin placé sur les marches de l'escalier donnait à la scène une force graphique et un épurement chromatique étonnant, toute la pièce n'était qu'un écrin boisé d'ébène où s'enchâssait le bijou géométrique du blanc escalier, d'où se détachaient les teintes empourprées du tapis, comme une rougeur naissante sur une peau de jeune fille.
Il me fit visiter ainsi une partie du château, il eût fallu une demi-journée pour que je découvre la totalité de son immense résidence. Les autres pièces que je vis étaient toutes aussi richement décorées, avec toujours de subtiles variations esthétiques d'une pièce à l'autre. Ici les tableaux étaient plus imposants mais moins nombreux, là l'agencement des meubles donnaient une impression plus forte d'espace, tandis que dans une autre veillait quelque statue, donnant une artificielle touche de vie à ces grands espaces silencieux. Pour finir il me montra ma chambre, dans laquelle j'installai mes affaires, puis nous descendîmes à la cuisine. De grandes vitres donnaient une douce clarté à la pièce, une lumière à laquelle j'étais peu habitué sous les fumées et l'ombre des bâtiments avoisinants à Londres. Il entrouvrit une fenêtre et le chant des oiseaux parvint, cristallin et innocent, à mes oreilles. Il me proposa un thé, que j'acceptai avec envie, puis nous nous remîmes à discuter. Je le questionnai sur sa demeure, son impressionnante étendue, quelle en était l'histoire, depuis quand vivait-il ici, autant de questions qui ne m'avait pas semblé importante lors de notre correspondance, alors que je n'avais encore jamais porté le regard sur le château. Il me dit qu'il avait bien peur de ne pas même connaître lui-même toutes les pièces de cette maison. Il l'avait acheté il y a de cela plus de quinze ans, alors qu'ils habitaient à Londres lui et ma tante. Un vieil homme russe avait un jour frappé à leur porte, venant lui parler de ce château. L'homme portait un long manteau de fourrure et un chapeau haut-de-forme. Son visage était chaussé d'un monocle, lui donnant un aspect doctoral. Il parlait un anglais presque parfait mais doté d'un fort accent slave, hachant les mots avec vigueur. Son intonation atypique avait marqué mon oncle et il ne l'avait pas oublié. Il lui avait dit être le propriétaire d'une splendide demeure mais qu'il sentait sa mort arriver. Il cherchait donc quelqu'un pour venir y habiter à sa place une fois qu'il se serait éteint, afin de ne pas laisser décrépir un lieu aussi fantastique. Mon oncle lui demanda pourquoi il avait fait tant de chemin pour venir lui parler de cela précisément à lui. Le Russe lui répondit qu'on lui avait indiqué son nom lorsqu'il avait commencé à rechercher quelqu'un à qui léguer la garde du château, mais mon oncle ne sut jamais qui précisément, seulement ce « on » qui désignait tout et rien à la fois. Il refusa dans un premier temps, et me dit que le vieillard en avait parut extrêmement attristé, il avait l'air près à supplier mon oncle pour qu'il veuille bien accepter son offre, mais celui-ci n'avait aucune raison de quitter Londres et de toute manière sa femme ne voudrait sûrement pas aller s'enterrer dans un château à la campagne, aussi splendide que fusse le château par ailleurs. Voyant l'inutilité d'insister, l'homme partit, mais donna néanmoins une adresse à mon oncle qui lui permettrait de le joindre au besoin, car il prévoyait de demeurer encore quelque temps en ville. Il raconta tout cela à ma tante, qui en rit, l'accusant de lui raconter des histoires à dormir debout.
Mais bientôt un évènement fit brusquement changer d'avis mon oncle. Sa femme mourut quelques jours après la visite du Russe. Elle décéda en plein milieu de la nuit, d'une attaque cérébrale fulgurante. Dès lors il ne trouva plus aucun goût à rester à Londres, dans cette ville pleine de bouches hilares et de corps dégoûtant de mouvement alors qu'il ne souhaitait plus que le silence et le repos pour son deuil. Sa fortune était assez conséquente pour lui permettre de vivre largement durant le restant de ses jours et il finit donc par se rendre à l'adresse que lui avait donné l'homme, en espérant l'y trouver. Et il y était. L'homme fut désolé pour mon oncle, mais derrière son air de condoléances mon oncle me dit avoir vu une joie étouffée, un soulagement à peine masqué. Les formalités furent rapidement réglées, l'homme payait tout, du déménagement jusqu'à la décoration souhaitée. Il lui proposa même de payer l'enterrement de ma tante mais mon oncle avait déjà choisi un cercueil et avait formé le projet de l'emmener avec lui pour l'installer dans le château, afin de vivre aux côtés de sa défunte femme. Le vieillard russe le pria simplement de ne pas toucher aux fondations du château, toute la décoration additionnelle était au bon vouloir de mon oncle mais toutes les parties originelles de la demeure ne devaient sous aucun prétexte être modifiées. Il lui demanda de même de ne jamais engager de travaux autres que décoratifs lorsqu'il deviendrait le propriétaire. Pour finir, il lui conseilla de ne pas se préoccuper de la cave, car il l'avertit que des bruits étranges s'en échappait, mais qu'ils étaient seulement dus à l'effritement intérieur de la roche de l'île. Mon oncle accepta tout sans exception, seulement soucieux de pouvoir disposer d'un endroit au calme et d'y finir ses jours dans le silence. Le vieillard lui dit adieu et l'informa qu'il n'avait rien à faire, que tout serait fait une fois qu'il serait enterré.
Ce qui tarda peu, 23 jours plus tard on apprit le décès de l'homme, retrouvé un matin le teint livide dans ses grandes couvertures noires. Tout se déroula comme prévu, on vint déménager le mobilier de la maison londonienne et, moins d'une semaine après le décès du Russe, mon oncle était installé dans le vieux château.
Je lui demandai de me décrire ses réactions à la vue de sa nouvelle demeure. Il me répondit n'avoir rien apprécié du château, il était resté prostré dans une longue période d'insensibilité après la mort de sa femme. Son esprit restait gelé par le choc de sa mort, englouti par une sombre vague, noyé sous des flots encrés d'amertume. Tout lui avait paru terne en arrivant ici, la façade qui m'était apparu étincelante lui avait semblé bien grise face à la noirceur insondable dans laquelle baignaient ses pensées. Les bois entourant le château n'étaient qu'une armée de squelettes noircis là où j'avais vu une verdure flamboyante, car mon oncle était arrivé en plein automne. La seule chose qui lui avait semblé agréable était la place qu'on avait aménagée pour la dépouille de sa femme : tout un tombeau au sous-sol, aux murs humides éclairés par les flammes vacillantes de flambeaux ornant la pierre noire de la crypte. Il m'avait dit s'y recueillir tous les jours dans ses lettres, il ne souhaitait pas enterrer sous la couche du temps le souvenir de sa défunte épouse. Il me dit d'ailleurs qu'il avait attendu mon arrivée afin que nous y allions ensemble. Je dois bien avouer que ce projet me parut quelque peu sinistre, mais je ne pouvais refuser cela à mon vieil oncle esseulé. Il parut enchanté de mon accord, comme ravi de ne pas descendre seul jusqu'au sombre mausolée. Je me demandais s'il continuait à se recueillir plus par habitude ou par réelle envie ? Comment une femme pouvait-elle rester à ce point dans nos pensées alors même qu'elle avait cessé d'exister ? Un lien d'empathie si fort pouvait-il être crée entre deux êtres, à tel point que l'un sache instinctivement l'état d'âme de l'autre, comme en renfermant une part de cette âme en lui-même ? Peut-être cela pouvait-il être possible entre deux personnes vivantes, mais comment continuer à faire preuve d'untel dévouement à l'encontre d'un cadavre ? On ne peut serrer dans ses bras un tas de chairs putrescentes, on ne peut baiser des lèvres glacées et aussi sèches qu'une feuille morte abandonnée sur un sentier forestier oublié, il n'a plus aucune voix pour vous réchauffer l'âme. Ce n'est plus qu'une coquille vide, vestige d'un temps éteint. Peut-on être capable d'animer cette enveloppe rien que par la vitalité de ses sentiments, les pensées qu'on lient à un être peuvent-elles être assez puissante pour animer sa carcasse tuméfiée ? Je restais songeur face à l'inquiétante volonté de mon oncle, tandis qu'il me conduisait hors de la cuisine, vers un escalier s'enfonçant dans de sombres profondeurs ».
Article de presse, datant du 11 novembre 1889 :
« ...Un culte inquiétant découvert en plein Paris : Les cultes démoniaques n'ont jamais cessé de hanter l'Occident, et une nouvelle preuve vient d'être rapporté la semaine dernière, dans la capitale de nos voisins français. Les habitants du quartier se plaignaient depuis plusieurs semaines de bruits étranges s'échappant des Catacombes. Cet ossuaire, érigé à la fin du 18ème siècle, est un repaire à vandales et autres mendiants, qui hantent ses couloirs cryptiques en profitant d'avoir un toit sous lequel s'allonger. Mais là, les choses sont allées plus loin que de coutume. On rapportait des cris effrayants, et des psalmodies ténébreuses qui s'échappaient du lieu pendant certaines nuits, le plus souvent à la pleine lune. Agacés par tant de dérangement, les riverains ont formé un collectif et ont étés saisir les forces de la gendarmerie en leur demandant de régler la situation au plus vite. Car en plus de ses bruits obscurs, des cas de kidnapping et même de cadavres retrouvés dans les Catacombes furent mentionnés. Les forces de l'ordre ont donc constitué une équipe de choc et se sont enfoncées dans les Catacombes en milieu de journée. D'après notre contact sur place, Émile Chaussier, les gendarmes n'ont saisis aucun individu suspect, mais ont découvert un lieu pour le moins inquiétant, qui s'apparente selon toute vraisemblance à une sorte de repaire religieux. Mais celui d'un sombre culte. Certains éléments de l'affaire restent dans l'ombre, mais nous avons tout de même réussi à saisir plusieurs échos de ce qui a été découvert dans les sombres couloirs des Catacombes. On parle de cadavres dépecés sur des tables de dissection, d'obscurs livres de magie noire. Fait étrange, de nombreux cadrans de montre ont étés saisis en ces lieux, le rapport étant difficile à établir entre ces objets et les corps sanguinolents retrouvés. Des bouteilles contenant un étrange liquide ont également été trouvées, ce qu'elles contenaient sera analysé par des experts en la matière. D'après nos sources, ce liquide inconnu dégageait une odeur pestilentielle, les membres du culte en possédaient plus d'une centaine. D'ailleurs, aucun de ces mystérieux individus n'est revenu sur les lieux. Il serait question de choses davantage inquiétantes encore, mais nous n'avons rien pu apprendre de plus... » « Ma première descente au tombeau me marqua à jamais, ce silence de mort aussi pesant que si toute la masse du château portait sur ma fragile échine m'impressionnant bien plus puissamment que n'importe quelle excursion nocturne dans les quartiers mal famés et plongés dans une pénombre perpétuelle de Londres. On n'y accède en empruntant un escalier long de plus d'une centaine de marches, une interminable descente qui donne l'impression d'amener tout droit dans la bouche de l'Enfer. Au fur et à mesure qu'on progresse vers la crypte, la lumière se fait plus faible, l'air plus suffocant et le silence s'alourdit progressivement d'imperceptibles nuances de menaces. Une fois la dernière marche passée, nous nous engageâmes dans un long et obscur couloir, tout juste sorti des ténèbres par les faibles lueurs orangées de nos torches. Puis nous arrivâmes finalement dans la salle où reposait le cercueil, dans son linceul d'ombres et de silence. La salle me fit un effet profond, j'y sentais l'abandon de la mort à chaque bouffée d'air. Les flambeaux disposés en cercle autour du cercueil donnaient des teintes flamboyantes au bois massif dont il était fait. Tout n'était qu'immobilité et silence, une absence pesante de bruit, comme si le silence était lui-même devenu un son, un bourdonnement grave et continu, résonnant dans le cercle mortuaire de la pièce à l'odeur décrépie.
Mon oncle s'agenouilla et m'invita à faire de même, je me mis donc à ses côtés. Il commença à psalmodier une prière, d'une voix lancinante. J'essayais de le suivre tant que je le pouvais, mais j'avais l'impression que mes mots s'engouffraient, à peine sortis de ma bouche, dans les ténèbres environnantes pour y mourir en silence, avalés par la pénombre ambiante. Je jetais des regards à mon oncle, il affichait un visage durci par la ferveur, mais la douce chaleur de ses sentiments atténuait la dureté de l'effet que son effort mental avait sur son expression. Il semblait totalement ailleurs, occupé à se remémorer le souvenir de sa femme dans un incroyable élan d'empathie et de mémoire sentimentale. Les intonations de des brûlantes prières formaient maintenant un chant, emplissant la pièce de sa voix ronde et puissante. Chacune de ses syllabes lançaient une vague de frisson en moi, chaque mot marquant mon âme au fer rouge. Je me rappelle encore chaque note de cette mélopée dévote. Il finit son requiem d'une voix lancinante, essoufflé par l'ardeur de sa prière.
Il ne semblait pas avoir remarqué que j'étais resté muet durant quasiment toute sa transe. IL se releva sans un mot, et nous quittâmes la pièce, encore pleine de l'écho sourd des plaintes de mon oncle.
III
La nuit était tombée durant notre passage au sous-sol, nous allumâmes donc les dizaines de flambeaux qui ornaient les multiples couloirs du château. Mon oncle nous limita dans le périmètre que nous utiliserions durant la nuit, car selon lui l'aube aurait déjà eu le temps de poindre si nous avions eu l'intention d'éclairer l'ensemble de la maison. Nous retournâmes à la cuisine, j'aidai mon oncle à préparer notre repas : un rôti de chevreuil aux tomates. Il sortit une bouteille d'un obscur recoin de la pièce. La bouteille semblait avoir traversé les siècles pour arriver jusqu'à nous, on ne pouvait presque pas discerner le verre sous le matelas de poussière qui le recouvrait, le bouchon était orné d'un amas confus de toiles d'araignées et de nuages poussiéreux. Mon oncle essuya l'avant de la bouteille du revers de sa manche et m'annonça qu'il avait sorti un de ses meilleurs crus pour l'occasion. Une cuvée vieille d'un siècle qu'il avait récupéré lors d'un voyage en France. Il l'avait mise de côté en parcourant sa cave afin de fêter mon arrivée prochaine.
Je mis la viande encore fumante et son plat sur la longue table de la salle à manger, tandis que mon oncle remplissait de hauts verres du nectar écarlate. Le liquide emplissait le verre de sa substance épaisse et grumeleuse à l'aspect peu engageant. Cela s'assimilait davantage à une sorte de confiture sanglante qu'à un vin courant. Mais je n'en dis rien, faisant confiance au maître de maison. Il s'installa à un bout de table, tandis que j'occupai l'autre, nous étions séparés de plusieurs mètres, ce qui nous obligeait à monter la voix pour nous faire entendre correctement. Le plafond bas et les lumières vacillantes des bougies donnaient une atmosphère intimiste à la pièce. Je me croyais revenu plusieurs siècles en arrière, dans le domaine de quelque châtelain renommé. Le visage de mon oncle arborait d'étranges ombres à la chaude lueur des bougies. Ses traits semblaient avoir radicalement changés, pour fondre un masque altier, plus élancé, aux lignes fines et aux délicats contours dessinés avec douceur. Sur le coup, j'attribuais cela à l'effet de la distance à laquelle il se trouvait et à l'influence imprévisible de l'éclairage.
Alors que je savourais la tendresse de la viande, il m'invita à goûter le breuvage. Je dois bien avouer que la boisson ne m'attirait pas beaucoup, des miasmes de marécages semblaient s'en dégager en effluves éc½urantes. Le liquide semblait se mouvoir lentement dans le verre, comme un reptile visqueux et répugnant. J'évitais de regarder cet étrange phénomène depuis le début du repas. De plus, je n'avais toujours pas vu mon oncle boire de son vin. J'étais donc quelque peu sceptique, même si je savais bien que c'était mon oncle et que mes craintes étaient ridicules.
J'approchai mon visage du curieux liquide, regrettant de suite mon geste à cause de la bouffée fétide qui me prit au nez et à la gorge en un violent assaut nauséabond. Je reculai avec vigueur, poussant un cri de dégoût. Mon oncle n'en sembla pas étonner, je le vis sourire du coin de la bouche, où n'était-ce que mon imagination échauffée par l'ambiance surréaliste du moment ? En tout cas, je repoussai le verre vers le milieu de la table et dit à mon oncle que son vin avait une effroyable odeur. Il m'expliqua que c'était parfaitement normal, vu le temps qu'il avait reposé dans la cave du château. Dès qu'il mentionna la cave, je vis la lugubre crypte apparaître dans mon esprit, et un frisson incontrôlable me parcourut l'échine. Pour appuyer ses dires, il leva son verre et en but une lampée devant moi. Son geste me rassura quelque peu et je me rassis, presque décidé à goûter cet étrange vin. Je repris le verre dans ma main, et retenant mon souffle j'en pris une grande gorgée. Je ne saurais résumer toutes mes émotions à l'absorption de ce liquide. Disons simplement que je passai de la répulsion la plus complète dans un premier temps pour finir dans une extase de délectation pure, l'arôme de la boisson semblant s'être adapté progressivement à mes goûts au fur et à mesure que le liquide coulait dans ma gorge. Au départ, l'infâme poison me brûlait la gorge, pour finir au fond de ma gorge en un velouté aux nuances gustatives infinies, un véritable chef d'½uvre alcoolisé. J'en repris une gorgée, étonnée par ses propriétés jusqu'alors inconnues de moi, puis une seconde, avant de reposer le verre, fasciné par le goût totalement nouveau du vin. Je fis part de mes impressions à mon oncle, qui me dit avec un sourire qu'il savait très bien que son vin était excellent. C'était d'ailleurs pour ça qu'il l'avait choisi. Il ne sembla pas étonné au récit des mes impressions paradoxales pendant la progression de la boisson dans mon gosier, il avait également connu cela. Il appelait cela la période d'acclimatation. Une fois passée, on pouvait savourer à loisir le véritable arôme du cru. Je m'excusai de ma bête réaction, maintenant honteux d'avoir pensé du mal de cette boisson.
Le repas se finit avec l'extinction des bougies, à la cire toute fondue après la longue discussion que nous avions eue à table ; après avoir fini la viande et nous être resservis de nombreuses fois en vin. Je souhaitai bonne nuit à mon oncle et montai à l'étage pour retrouver ma chambre.
Je me perdis d'abord dans le véritable dédale de couloirs qui s'ouvrait à moi. J'avais quitté le palier de l'étage, là ou débouchait l'escalier, sous une immense peinture représentant un phare lançant son faisceau lumineux par-dessus des flots déchaînés. Un tableau d'où transpirait toute la puissance brute de la nature, tout en grands coups de pinceaux mêlés à des reflets savamment travaillés qui dirigeaient l'½il sur les crêtes des hautes vagues. Depuis lors, je m'étais engagé dans le couloir de droite, pensant retrouver ma chambre après un bref tournant. Mais je n'avais pas aperçu la porte que j'avais identifiée lors de ma première visite à l'étage, rien que des couloirs d'une longueur inconcevable, percés de hautes fenêtres gothiques. Chacun de ces sombres corridors ne comprenaient nulle porte, j'arpentai donc en vain, pas à pas, le domaine inconnu qui commençait à devenir inquiétant. Car il n'y avait aucune lumière pour m'aider à discerner ce qui se terrait dans les ombres et les coins obscurs. La seule lueur qui jetait un semblant d'éclat sur la scène était la blafarde lune et sa froide lumière. Fort heureusement, elle était pleine ce soir-ci, dégageant plus de lumière qu'à l'accoutumée. De temps à autre, un lugubre coup de vent jetait sa plainte hurlante dans les couloirs sans fin, le souffle glacial me pénétrant jusqu'à l'os. J'étais transi et exténué, et le fait de ne pouvoir retrouver ma chambre m'agaçait plus que tout ; je voulais seulement un lit chaud pour me reposer. Et d'où pouvait bien venir ce vent ? J'imaginai qu'il y a avait sûrement trop de fenêtres pour que mon oncle ait pensé à toutes les fermer ».
Coupure de presse du 12 décembre 1889 :
« ...Le mystérieux mélange enfin décortiqué !: Il y a un mois, les gendarmes parisiens saisissaient d' étranges objets dans un lieu de culte démoniaque, parmi leurs prises, on trouvait un tas de mystérieuses bouteilles contenant une boisson inconnue. Une batterie d'analyse a tenté de comprendre sa composition et ses effets, et nous sommes désormais en mesure d'expliquer plus clairement la nature de ce breuvage. Nicolas Lemfa, chimiste à l'académie des Sciences de Paris, nous livre l'interprétation des résultats des analyses : « Ce liquide est en fait un puissant hallucinogène, il agit comme une drogue sur celui qu'il l'ingère. La particularité de ce breuvage est la durée singulière de son effet, il peut s'étendre jusqu'à plusieurs jours, laissant ainsi le consommateur dans un état de délire permanent... » On comprend donc mieux en quoi il était utile aux mystérieux cultistes, ils devaient certainement l'utiliser pour droguer leurs victimes, soit pour endormir leur vigilance avant de les enlever, soit pour provoquer des visions dans les délires qui découlaient de cette boisson... » « J'étais sur le point d'entamer un autre couloir, après un énième embranchement, lorsque qu'un bruit régulier se fit entendre. Il semblait venir du fond du passage où j'allais m'engager, ce couloir était plongé dans la pénombre, nulle fenêtre ne permettait à la lueur lunaire de percer l'ombre stagnante. C'était un son creux et sec, qui se répétait régulièrement à quelques secondes d'intervalle. Cela me rappela le bruit des pas qu'avait mon grand-père dans sa maison campagnarde au sol boisé, lorsqu'il avait eu du mal à marcher vers la fin de sa vie, traînant sa jambe comme un poids mort, qui frappait le sol avec exactement le même bruit que celui que j'étais en train d'écouter. Cette analogie morbide me frappa l'esprit d'un épouvantable frisson, comme si le temps et l'espace avait formé ici une boucle et qu'un évènement se répétait juste sous mes yeux, tandis qu'il appartenait au passé. Les coups secs résonnaient dans mon âme comme autant de sombres piques, évoquant un passé lointain et enterré dans le fond le plus sombre de ma mémoire. Retrouver ici cette sonorité me saisissait d'un effroi inconcevable, je tremblai de tout mon corps à force d'entendre ce martèlement incessant, qui semblait s'approcher de plus en plus. Tentant de reprendre le contrôle sur mes nerfs fébriles, j'arrêtai le frissonnement de mes membres et me dirigeai vers une autre direction, en essayant de ne pas me focaliser sur le sombre tambour qui tonnait à quelques mètres, maintenant changé en un son entier et puissant, presque menaçant. Je partis donc à reculons, m'engageant dans un autre couloir. Je ne fis par le rapprochement sur le champ, mais le son s'apparentait à une sorte de « tic tac », en partie de par son timbre et également de par sa régularité, un rythme aussi régulier que celui d'une horloge. Au fil de ma retraite, le son sembla perdre en intensité, pour finir tout à fait inaudible après quelques dizaines de pas. Je calmai mes battements cardiaques, au rythme emballé par l'étrange rencontre.
Il me restait toujours à trouver ma chambre, un lieu qui semblait perdu quelque part entre les dimensions démentes dont était constitué cet étage démoniaque. Par bonheur, un nuage dût se dévoiler de l'½il de la lune car un soudain rayon lumineux éclaira comme en plein jour la fameuse porte que je guettai. Le soulagement dans l'âme, j'ouvris enfin la porte et la referma aussitôt, heureux d'avoir rejoint mon asile. Un chandelier flamboyant avait été allumé, peut-être était-ce mon oncle qui y avait pensé, de toute manière ce ne pouvait être que lui car nous n'étions que nous deux au château. En tout cas je ne l'avais pas vu faire, peut-être avait-t-il fait un détour avant d'aller se coucher, dans ce cas il avait dû être étonné que je ne sois pas encore dans ma chambre. Je me dis que je lui raconterai tout cela le lendemain, après une nuit réparatrice et qui aurait estompé les fantasques impressions qui m'avaient saisi ce soir là. C'est tout du moins ce que j'espérai cette nuit-là, tandis que la suite ne fit que confirmer bien plus horriblement ces sombres craintes naissantes.
IV
La nuit fût des plus calmes, mais j'étais affreusement courbaturé et toujours fatigué à mon réveil, comme si j'avais passé la nuit à fuir le long des couloirs interminables du sombre étage. La lumière solaire m'aveuglait, les couvertures étincelant d'un blanc insoutenable. J'ouvris progressivement les yeux afin de m'adapter en douceur à la luminosité ambiante. Puis je me levai, grognant de douleur lorsque mes pieds endoloris par la marche touchèrent le sol en bois massif. Je m'étirai devant la haute fenêtre, sentant chacun de mes muscles emplis de souffrance, j'avais une vue splendide sur le bois. Mais les arbres étaient d'une hauteur telle qu'ils me cachaient intégralement la vue sur la mer ou sur toute parcelle du continent. J'étais entouré de verdure, une promiscuité presque étouffante avec l'élément végétal. Je m'habillai et sortit de ma chambre, retrouvant cette fois directement l'escalier qui menait au rez-de-jardin.
Mon oncle était déjà levé, occupé à déballer un colis dans la cuisine. C'était le panier de provisions hebdomadaire que lui faisait parvenir les villageois de la côte. Un paquet rempli de viande, de fruits et de légumes en tout genre. Il y avait également quelques bouteilles, du whisky et du vin. La vue de toute cette nourriture m'ouvrit immédiatement l'appétit, et je me jetai sur une miche de pain qui se terrait entre une laitue et une grappe de raisins. La mie moelleuse me molletonna l'estomac en un tapis succulent de féculent. Mon oncle restait toujours silencieux, comme encore à moitié endormi. Je remarquai ses traits tirés et son air hagard, il ne semblait pas avoir beaucoup dormi. Je ne devais pas afficher une mine plus réjouissante, même si le bout de pain m'avait quelque peu réchauffé l'esprit, éveillé par l'appétit. Tandis que j'entamai un second morceau, je me demandai si je devais parler de mon aventure nocturne. Mais après tout, de quoi avais-je peur ? Est-ce que cela lui était-il arrivé aussi ? Ce que j'avais vu n'était peut-être finalement qu'un effet dû à notre enivrement d'hier soir, même s'il m'avait semblé être lucide lors de ma promenade au premier étage.
Avant que je ne me sois décidé à lui parler, Auguste sortit de la cuisine et j'entendis le piano du salon quelques notes plus tard. Il en sortait un air grave, que la virtuosité de mon oncle soulignait à chaque mesure. Cette ballade tragique me fit un effet puissant, il me semblait que chaque accord sortait du c½ur du château, du fin fond de ses entrailles, pour venir se perdre en échos infinis dans chaque mur, dans chaque couloir, dans chaque pièce. La crypte de la cave me revint en mémoire tandis que j'entendais cette funèbre mélopée, où diable mon oncle avait appris cet air ? Les lugubres tonalités m'inquiétaient de plus en plus, faisant grandir une peur irrationnelle au rythme du crescendo de malheur que suivait la musique. Le soleil semblait s'être éteint dehors, comme ternie par les mortuaires accents de la mélodie.
Je ne voyais jouer mon oncle, depuis qu'il avait commencé j'étais resté dans la cuisine, incapable du moindre mouvement, comme hypnotisé, fasciné, par les plaintes du piano. Quand un autre fait vint me pétrifier encore davantage, si cela était possible. Une autre voix stridente s'était brusquement jointe au piano, les lamentations d'un violon accompagnait maintenant les sanglots musicaux déjà émis. Mais plus que ces effroyables sons, c'était l'impossibilité que les deux instruments résonnent en même temps qui me terrorisait. S'il y avait déjà mon oncle au piano, qui pouvait donc faire gémir ainsi un second instrument ? Mon esprit paralysé par cette absurdité, je restais sous l'effet de terreur extatique que produisait la musique, si horrible mais si belle à la fois, telle une morte séduisante dans son linceul de noire dentelle.
Peu à peu, les deux instruments stoppèrent leur marche funèbre dans un decrescendo morbide, en un rythme évoquant la lente noyade d'un cadavre bouffi. Puis mon oncle revint dans la cuisine, avec la même expression sur le visage qu'en la quittant, comme s'il était seulement sorti faire un aller-retour dans le couloir. J'étais toujours sous le choc, les gémissements de la musique sonnaient en un écho sans fin dans tout mon crâne, comme s'enfonçant dans un océan noir et sans fond, condamnés à lancer leurs cris jusqu'à la fin des temps. Je réussis à me tourner vers mon oncle. Mon regard dut l'inquiéter car il me demanda de suite si je me sentais bien, l'air inquiet. Articulant mes idées puis mes mots avec difficulté, je réussis à lui demander comme cela se faisait qu'il y avait eu deux instruments qui jouaient de concert tout à l'heure. Il me regarda avec une expression de totale stupéfaction, son air n'aurait pas été différent si je lui avais demandé combien de fois il avait été déterré des cadavres dans les cimetières de Londres. Il avait l'air de n'avoir strictement rien entendu à ma question, je la lui répétais donc, pesant bien sur chaque syllabe malgré mon impression croissante de passer pour un fou. Après un temps de réflexion, ses pensées animées dans son esprit presque visibles, arpentant le dessous de sa peau, il me répondit en me demandant de quelle musique je parlais. Car, selon lui, il n'avait pas encore joué de musique depuis que j'étais arrivé. Il avait bien prévu de me proposer de l'écouter jouer dans la journée, mais sûrement pas ce matin. Sa surprise me semblait réelle, il avait réellement l'air de ne pas entendre le moindre mot de ce que j'avais voulu exprimer. Quant à moi, je me sentais exténué, ma tête devenait plus lourde à chaque seconde, elle me faisait l'impression d'une roche pesante perchée sur un fétiche brin de paille. Je voulus lui décrire ce que j'avais entendu, mais mes mots mourraient en un gargouillis incompréhensible dans ma gorge. Un engourdissement total prenait le contrôle de mon corps, aucune des parties de mon enveloppe physique ne m'obéissant et nulle parcelle de mon esprit ne me répondait, j'étais comme un jeune arbre ployant sous quelque vent maléfique. Et ce souffle inconnu finit par m'avoir, je m'écroulais inconscient sur la table, même plus assez lucide pour sentir la morsure de bois massif sur la peau molle de ma tempe ».
Article du 22 février 1887 :
« ...Le cadavre inconnu disparaît !: Le corps à l'identité inidentifiable qui défiait depuis plusieurs semaines la sciences des savants russes vient de se volatiliser. Dans la nuit du 18 au 19, selon toute vraisemblance. Le 18 au soir, le docteur Pavlovitch est sûr et certain de bien avoir remis le cadavre dans sa chambre froide. Et lorsqu'il est à arrivé à l'académie le lendemain matin, il n'a pu que constater l'absence pure et simple du corps. A-t-il été subtilisé ? S'est-il évaporé dans les airs ? Malheureusement, nous ne risquons de jamais le savoir, en tout cas, la disparition de ce corps laisse peu d'espoir pour qu'on résolve un jour ce mystère. Les autorités russes compétentes ont fouillé de fond en comble le bâtiment ainsi que les alentours, et continue à persévérer en ratissant le bois qui se trouve derrière l'académie. Mais d'après les dires de l'inspecteur général qui supervise l'affaire, Boris Kloff, les espoirs des enquêteurs de retrouver le corps s'épuisent de jour en jour... » « Ce qu'il s'est passé durant mon sommeil, ou mon coma si vous préférez, reste une énigme. Je sais seulement que je me réveillais à l'endroit même ou je m'étais évanoui, dans la cuisine. Mais maintenant il faisait nuit et j'étais seul.
M'arrachant peu à peu aux brumes du sommeil, je tournais la tête de tous les côtés afin de reconnaître l'endroit, comme je l'ai déjà dit j'étais dans la cuisine, mais il me fallut un certain temps avant d'être sûr de ma position. Continuant à inspecter les alentours, je réalisai qu'il n'y avait nulle trace de mon oncle. Il s'était évanoui, avalé par les ombres nocturnes. Je sentis une peur naissante croître en moi. J'étais seul, dans l'obscurité, et sans aucun élément pour me permettre de comprendre la situation. De plus la nuit précédente me revenait en mémoire, et je n'avais nulle envie de revivre de telles péripéties durant celle à venir. Pourtant, cela semblait bien engagé pour et c'était ce qui m'inquiétait. Une nouvelle fois, je ne savais que faire et où aller. Et si en montant l'escalier je me perdais comme la soirée d'avant ? Stoppant net le flot d'inquiétudes qui menaçait de noyer ma raison, je décidais de reprendre mes esprits et d'agir avec logique et discernement. Au final, il n'y avait pas matière à s'apeurer. J'étais sûrement trop lourd pour que mon oncle tente de m'allonger quelque part, et il n'était sûrement pas rester ici une douzaine d'heures pour s'assurer que j'allais bien. Je n'avais qu'à me lever et tenter de trouver ma chambre, après quoi nous verrions d'où venait mon évanouissement. En pensant à une tentative d'explication de ce phénomène, je repensais de suite à l'étrange vin de la veille. Une telle étrangeté avait sûrement des effets imprévisibles sur un organisme inaccoutumé. De toute manière j'étais éveillé et conscient, il n'y avait donc guère de raisons de s'inquiéter outre mesure sur mon état de santé. Je me sentais parfaitement prêt à rejoindre ma chambre, seulement j'espérais pouvoir le faire plus directement qu'hier !
Enfin décidé, je me levai de ma chaise, mes muscles engourdis par la longue sieste m'élançant quelque peu. En me retournant, je remarquai que la porte de la cuisine était fermée, mur blanc sur lequel j'eus du mal à distinguer une poignée. Avant de tenter de quitter la pièce, je jetai un regard aux fenêtres du mur à ma droite. La lune berçait les sous-bois de sa pâle clarté, enrobant les troncs d'arbre d'une lumière diaphane, telle la main aimante d'une morte amante caressant ces sombres souches. Aucun souffle n'animait le feuillage spectral, totalement mort dans son cercueil de lumière lunaire. Pourtant je croyais voir des ombres glisser lentement dans tout le bois, habitants de l'Inconnu se déplaçant avec grâce et discrétion. Je détachais mon attention de ces délires provoqués par mon imagination, échauffée par tout ce noir environnant à remplir, comme l'artiste devant sa toile vierge, et m'avançait à nouveau vers la porte. Croyant avoir trouvé la poignée de la porte, je refermais ma main sur ce qui s'avéra être un morceau d'obscurité plaqué au mur. Je me mis à frissonner car le mur était froid et des vagues glaciales remontaient jusqu'à mon épaule depuis ma main droite. La température du mur m'étonna, mais je compris rapidement comment l'expliquer. Me retournant une nouvelle fois vers la fenêtre, je remarquais qu'il n'y avait plus aucune vitre. Alors j'entendis le son lointain, étouffé, presque inaudible, du tumulte des vagues qui continuait toujours à se briser sur le corps de la falaise. Il n'y avait aucun morceau de vitre sur le sol, et je ne remarquai aucun bout de vitre qui serait resté accroché au bois si l'on avait brisé le carreau.
Maintenant conscient de l'absence de vitre aux fenêtres, je me mis à frissonner de tout mon corps, comme si le fait d'avoir remarqué que l'air extérieur pénétrait dans la cuisine m'avait donné froid à lui tout seul. Tout cela ne m'aidait pas à trouver une poignée au mur, je repris donc mes recherches, nouvellement poussé par la morsure du froid. Je finis par mettre la main sur un téton de bois, qui répondit au mouvement de mon poignet en entrouvrant une porte. Je m'y engageais, content d'avoir enfin trouvé un moyen de quitter la pièce, pour déchanter tout de suite après. En lieu et place du couloir qui donnait sur le salon se trouvait un escalier vers des profondeurs insondables, sombre et exhalant une odeur humide, avec ses marches de pierre grise. L'odeur de caveau qui s'en dégageait ne m'attirait pas du tout, mais en revenant sur mes pas je me rendis compte que c'était la seule manière de quitter la cuisine. Je descendis donc une marche, puis une autre, et une troisième, pour finir perdu dans un sombre brouillard, dans un étau d'obscurité presque palpable.
V
La descente de ces marches me rappelait l'escalier menant au caveau que j'avais parcouru avec mon oncle. J'espérais seulement ne pas déboucher à cet endroit maintenant. Pas tout seul et en pleine nuit. De toute manière, j'aurais bien dû mal à savoir où j'allais arriver étant donné que je n'avais absolument aucun moyen de m'éclairer. J'avançais à l'aveuglette, complètement soumis au rythme irrégulier des marches, qui semblaient taillées à même la roche qui constituaient l'île.
La descente me parut durer une éternité, le jour aurait pu se lever le temps de mon avancée dans ces ténèbres toujours plus noires, toujours plus humides. Mais je finis par parvenir au bout, mon pied butant avec force contre le sol, là où j'avais prévu qu'il y aurait une énième marche pour prolonger mon calvaire. L'escalier enfin achevé, je pris le temps de reprendre mon souffle, adossé contre la froide paroi à l'odeur de calcaire. En restant immobile, je découvris mieux l'odeur qui flottait dans ce cachot d'ombres, un relent de mort glacial et humide, comme une flaque d'eau qui aurait stagné au fond d'un puits durant des millénaires, se croupissant un peu plus à chaque seconde de son éternité d'immobilisme. Je dus néanmoins surmonter mon dégoût pour avancer, tout de même content d'avoir retrouvé un sol plat, alors que les os de mes jambes vibraient encore de leurs chocs répétés contre les marches de pierre. Il n'y avait toujours aucune lumière, et mes yeux, pourtant accoutumés depuis longtemps à l'obscurité, ne percevait guère plus que des reflets furtifs sur les parois humides des murs. Des reflets fournis par je ne savais quelle lumière ; au vu de la profondeur à laquelle je devais me trouver, ils ne pouvaient venir de la clarté lunaire. Ces miroitements étaient d'un gris métallique, semblant venir de la fourrure d'un gigantesque loup. Ils se glissaient sans cesse à la surface des parois rocheuses, insaisissables bribes lumineuses. J'en sentais l'éclat parcourir quelques fois mon visage, nimbant ma vision d'un halo de lumière blanche.
Tandis que je me reposais contre la paroi, mon immobilité permit à mes sens de libérer leur acuité, aiguillonnés par ma la peur sourde qui croassait en moi. J'entendis une sorte de remous perpétuel parvenir à mes tympans, comme un long glissement répétitif, un son fluide et grave à la fois. Je mis tout d'abord cette sensation sur le compte de mon imagination enfiévrée par tant d'étrangetés, mais je dus me résoudre à avouer que le bruit était bien réel. Une hallucination n'a pas tant de constance dans son effet, tandis que j'entendais clairement le son feuler doucement sans discontinuer, me convainquant de sa réalité par sa persistance. J'avançais un peu afin de m'assurer de mes sensations, et comme j'aurais pu le prévoir le volume du bruit augmenta imperceptiblement, mais augmenta tout de même. Je n'eus plus aucun doute quand l'amplification du son devint un phénomène irréfutable au bout de quelques mètres parcourus.
J'avançais en tâtonnant, mes deux mains rasant chaque côté du passage tandis que j'effleurais le sol avec précaution du bout des pieds, afin de m'assurer que je progressais en toute sécurité. Malgré l'obscurité impénétrable qui m'environnait, mis à part l'étrange danse des reflets blafards sur le noir d'abîme des murs de roche, j'éprouvais moins de peur qu'à la descente de l'escalier. Ici le sol était plat et je ne risquais pas de chuter à chaque pas, je n'avais qu'à avancer et je découvrirais s'il y avait une issue dans ce sens là. Un espoir naissant commença même à pointer en moi, comme une faible lueur dans ce royaume d'ombres, astre pâle tentant de grignoter un souverain crépuscule. La seule chose qui continuait à nourrir mon inquiétude était la croissance incessante du volume de ce son inconnu. Je ne parvenais à le rattacher à rien de connu, tellement des aspects contradictoires s'y liaient. Il semblait un doux feulement mais on sentait un gigantesque rugissement derrière ce miaulement inoffensif. Au-delà de la tonalité fluide, presque aquatique, qui s'en dégageait, on pouvait percevoir un fracas colossal quelque part, très loin. Dans des profondeurs insoupçonnables dont remontaient des vibrations lourdes et basses, animant tout le couloir de noire roche de son tressaillement cyclopéen. C'était ce son de basse infernal qui me terrorisait, il semblait venir tout droit des plus sombres tambours des Enfers, instrument démoniaque du Tartare dominant le monde des ténèbres de son rythme indescriptible. Croche, double-croche, et je m'accrochais à l'espoir. A l'espoir que je ne verrais jamais la cause de ce bourdonnement monstrueux. A l'espoir que ce sombre tunnel me conduisait vers une sortie, où que ce soit mais loin de ces vibrations lancinantes. Le son était maintenant tellement puissant qu'il m'envoûtait à moitié de sa sombre mélopée, j'avais envie de m'allonger ici, pour écouter encore et encore ce doux ronronnement. Mais je restais muet tant bien que mal à mes envies défaitistes, j'allais me sortir d'ici.
Le couloir changea soudain d'aspect, je le sentis grâce à mes mains et mes pieds dont je me servais tels les antennes d'un insecte pour jauger le terrain. Les murs devinrent plus hauts et plus écartés, alors que le sol présentait maintenant un faible degré de pente. Je ne pouvais en être sûr mais j'imaginais aussi que le plafond s'était élevé, car j'eus l'impression confuse que moins de présence s'accumulait au-dessus de ma tête. Cet évasement du couloir s'accompagna d'un second phénomène, le volume du son augmenta spectaculairement, alors même qu'il était devenu insupportable depuis quelques minutes. C'était maintenant une explosion sonore perpétuelle, le volume assourdissant me vrillait le crâne, me compressant le crâne dans un étau de douloureux diapason. L'agrandissement du couloir était de plus en plus prononcé au fur et à mesure de mon avancée, il me sembla donc que j'approchais d'un but, quel qu'il soit. De plus, les miroitements lumineux s'étaient fait de plus en plus abondants au fil de ma progression, je finissais maintenant par bénéficier d'un semblant de véritable clarté. C'était d'ailleurs bienvenu car étant donné que le couloir s'était agrandi, je ne pouvais plus me servir de mes bras pour avancer à l'aveuglette, cet embryon de lumière me servait encore plus maintenant que le sol était en pente et où j'avais par conséquent davantage de risque de chuter. J'avançais donc avec mille précautions, lorsque l'horreur se manifesta. Cette horreur qui me hante depuis, auquel je pense le jour et qui vient hanter mes songes la nuit tombée. Ce qui fait que je dois retourner là-bas, pour débarrasser la terre de cette chose qui n'a pu naître de notre planète. Le monstre sans nom qui hante les plus bas et les plus sombres tréfonds de la plus enfouie des cavernes. Ces ténèbres parmi les ombres, cette ombre parmi les ténèbres. Elle poussa son immonde gémissement tandis que je restais pétrifié sur place, par la pure horreur de ce cri de malheur. Je sentis le souffle de cette créature s'engouffrer dans le passage tandis que les accents maudits de son ignoble appel résonnaient sans fin le long du couloir. Le cri venait sans nul doute des ténèbres qui s'ouvraient face à moi, il me sembla venir de plusieurs kilomètres, mais son ampleur était telle que mes sens risquaient de m'avoir fourni un jugement faussé. La seule chose connue à laquelle j'arrivais à assimiler cet horrible hurlement était la plainte stridente du métro londonien. Ce cri semblait se rattacher d'une obscure manière à ceux des rames de métro lancées à pleine vitesse Mais il était infiniment plus puissant et était empreint de marques de terreur indicibles. Plus qu'un frisson, c'est tout un tremblement incontrôlable qui parcourut mon pauvre corps disloqué par la violence de l'émotion.
Une fois sûr que le dernier écho de cette abominable engeance s'était éteint dans les ténébreuses limbes qui m'entouraient, je risquais un pas sur le sol. Retenant mon souffle, je sentis mon pied se poser sur la pierre sans qu'il ne se passe quoi que ce soit. Je n'avais qu'une crainte, que le cri recommence. J'entendais de nouveau le bruit, qui me paraissait assourdissant avant d'affronter la clameur monstrueuse de ce qui se terrait quelque part dans les ténèbres qui me faisaient face. Je ne savais que faire. Devant moi, cette horreur indicible, derrière moi, aucune issue. Je ne me sentais pas l'âme d'un héros, ni le courage d'un aventurier, et rien ne me terrorisait plus en ce moment qu'avancer d'un pas de plus dans la direction de cette chose et de son nid d'ombres. Mais que faire... ? Je me sentis soudain totalement perdu, pour la première fois de mon existence j'avais le sentiment d'être totalement seul. Comme un pion blanc noyé dans un gigantesque échiquier noir. L'effroi me saisissait de ses longs doigts visqueux. Je ne désirais qu'une chose, quitter cet endroit, quitter cette horrible place, partir le plus loin possible et oublier tout souvenir de cette ignoble séjour. Tout sauf la conscience de cet instant, la souffrance de mes nerfs tendus à bloc par une peur acharnée, travaillant sans cesse à faire ployer ma raison sous le poids de ces horreurs répétées. Mon salut vint paradoxalement d'une nouvelle effroyable manifestation. J'entendis une respiration saccadée me parvenir des ombres impénétrables qui se dressaient devant moi, je me dis instantanément que c'était une nouvelle preuve de la présence de ce monstre impossible. Mais plus que la manifestation de cette odieuse respiration, grasse et profonde, c'était le changement apporté au son qui me fit perdre conscience, mon esprit se rétractant dans une inconscience salvatrice face à tant d'horreurs. Car en effet, le son avait positivement changé, j'étais prêt à mettre ma main à couper qu'il avait été émis d'une distance plus proche qu'auparavant. Comme si ce qui émettait ce bruit s'était déplacé, s'était approché de moi. L'appréhension de cette réalité était de trop pour mes nerfs déjà à vif, et je m'étalais sur le sol de pierre.
VI
Je me réveillais d'un seul coup, comme un noyé venant d'échapper à la mort. Cela commençait à faire beaucoup trop d'évanouissements pour moi. Je me demandais d'où ce phénomène pouvait-il bien venir, était-ce le simple choc des horreurs qu'ont m'avait infligées, ou y avait-il une circonstance plus directe ? Mon esprit s'approcha d'une réponse, mais elle retomba instantanément dans les limbes de mon subconscient, idée fantomatique redevenue anonyme. Impuissant devant le flou de mes idées, je m'occupai à observer où je me trouvais. Une chose était sûre, je n'étais plus dans cet horrible goulot noirâtre, j'étais quelque part dans le château. Il faisait toujours nuit, et j'étais encore une fois seul. C'était à croire que mon oncle n'était rien de plus qu'un spectre qui avait autrefois hanté ce lieu comme un défunt châtelain veillant sur son maudit domaine.
Le lieu où je me trouvais s'apparentait à une pièce, la lumière grise qui en révélait les contours me permettait de comprendre un peu l'agencement de cet endroit. Le plafond était immense, que dis-je ? Je ne pouvais même savoir comment qualifier la hauteur de la voûte car je ne la voyais même pas, elle était noyée dans l'obscurité qui stagnait dans l'infinité au dessus de moi. Je savais que c'était des murs qui m'entouraient car ils en avaient au moins l'aspect. Quand a la forme sous laquelle se manifestait cet aspect, elle m'intriguait au plus haut point. Les murs semblaient tout à la fois grimper vers le plafond en un étirement sans fin et accomplir des cycles au fil de leur ascension, telle une tornade architecturale. Quant à moi, j'étais au centre cet incompréhensible figure, comme une fourmi perdue dans une absurde jungle. J'étais en ce moment aussi faible et misérable que cet insecte. Je me sentais proprement écrasé par le gigantisme de ce qui m'entourait, et malgré sa forme hors du commun, je savais que ce lieu se trouvait dans le château. Les murs avaient une teinte identique à tout ceux que j'avais vu ici jusqu'alors, quant au bois du sol, c'était indubitablement le même que celui de ma chambre. Néanmoins ces observations, si rationnelles - et donc rassurantes - qu'elles étaient, ne m'aidaient en rien à comprendre ma situation. J'étais simplement au c½ur de cette construction sans fin ni commencement, et une fois de plus je me demandais que faire. Je ne savais si je devais m'estimer heureux d'avoir échapper à l'horreur qui hantait les sous-sols de la demeure, comme un ignoble ver hantant un fruit vérolé. J'étais cette fois au moins dans une relative sécurité, mais la situation n'était pas moins effrayante, tout comme l'aspect de ce que je ne pouvais guère nommer autrement qu'une pièce, faute d'un mot plus approprié pour décrire cette chose qui niait toutes les lois de la logique connue.
En basculant ma tête sur le côté droite, alors que j'étais allongé le dos à même le dur sol, j'aperçus d'où venait la lumière. Il se trouvait une fenêtre dans ce bizarre mur. Obéissant à la forme de la construction, elle s'évasait vers le haut pour ressembler à une sorte de flamme à la lueur grisâtre. De là ou j'étais, je ne vis que du feuillage à travers la vitre. J'en déduisis donc que j'étais vers le premier étage, car c'était sensiblement la même vue que j'avais eu de ma chambre. Cet élément de situation me rassura quelque peu. Je savais au moins où j'étais. Et puis, il n'y avait aucun bruit effrayant ici, rien ne bougeait, si ce n'était la sorte de nuage d'ombres qui glissait dans le firmament de la pièce. Nul bruit, nul mouvement. Seul le battement répété de mon c½ur contre ma poitrine et ma respiration, les deux métronomes de mon existence.
Je me levais, rassuré d'être plus en sécurité ici que dans l'Enfer sous le sol. Je me surpris à m'émerveiller de l'aspect de la pièce, elle possédait une sorte de magnificence de mystères, une pièce incompréhensible, toute en courbes. Comme une séduisante inconnue au regard d'ombre, qui ne se dévoile jamais totalement, entretenant le feu de la passion de ses noirs charbons d'énigmes. Je me sentais presque bien ici, une sombre envie d'y demeurer éternellement grandissait en moi. Qu'est-ce qui pouvait donc bien égaler la beauté de ce lieu ? Un temple des ombres aux reflets lunaires, vestige d'un temps à jamais oublié. La révolution qu'opéraient les murs autour d'un axe inconnu donnait le sentiment que les contours de la pièce se mouvaient imperceptiblement, profitant de la couverture des ombres pour se faufiler sans un bruit. Je devins convaincu que cette pièce était la symbolisation de ce qu'on nous appelons «minuit ». Le moment d'éternel suspens entre un jour et un autre. Mais finalement, ces journées ne sont-elles pas la sempiternelle répétition d'un même schéma ? Le lever du gras soleil, tout heureux dans son éclatant habit, bâillant de tous ses rayons et répandant sa jaunasse mélasse sur la terre. Puis son retour dans son lit sidéral, laissant la place à son opposé. L'élégante lune. Tandis que l'astre solaire ne se laisse pas regarder en face, empli de l'éclatant orgueil que lui procure sa radieuse lumière, la lune est l'amie de son contemplateur, elle le laisse savourer son aspect tant qu'il le souhaite. La seule condition est d'attendre la nuit, à l'inverse des pressés diurnes qui s'agitent et balbutient toute la journée durant, aussi gras et dégoûtants que l'astre qui rythme leur journée, immense tas de beurre huileux. L'espace de la lune est la nuit, et la nuit est tout autant opposée au jour que l'est sa mère au soleil. Qui n'a jamais remarqué à quel point les idées changent une fois le voile nocturne jeté sur la planète ? Tout ce noir qui emplit le monde laisse de la place pour utiliser l'imagination, là où l'éclat irrévocable du soleil fait voir toute chose telles qu'elles sont, dans leur nature crue et immuable. En pleine nuit, un arbre est plus que la simple combinaison d'un tronc, de racines, de branches et de feuilles, c'est, au gré des égarements de la raison qu'il peut devenir un squelette décharnée, balançant ses chairs mortes au fil du vent, ou une marionnette enchâssé dans le sol, remuant ses lourds bras chargés de feuilles sous le commandement de quelque dieu moqueur. Il en est de même pour tout ce qui peuple la nuit, ce ne sont plus les mêmes éléments que lors de la journée. Car de même qu'un visage montre des traits différents selon la lumière qu'il l'éclaire, le monde est différent de jour et de nuit. Et ce visage qui montré sous des éclairages différents, nous transmet des émotions différentes, attachées en partie à la façon dont ce faciès nous est présenté, il en est donc de même pour le monde qui nous inspire des sentiments distincts durant la journée et pendant la nuit. Et qui veut se démarquer de la masse qui vit au rythme de la lumière diurne ira chercher sa représentation du monde durant la nuit, là où le champ est plus ouvert à l'imagination, à l'interprétation et donc à une vision originale des choses. Et quelle plus belle heure pour figurer la nuit que minuit ? L'heure même qui contient l'essence de son être dans son étymologie. « Minuit », ce qui se tient au milieu de la nuit. Qu'est-ce qui peut bien être plus en rapport avec la nuit que ce qui s'y trouve engoncé en son milieu ? Cette libération de l'imagination peut-être étendue à d'autres domaines ; de même que l'obscurité amène à se figurer plus aisément des choses qui n'existent pas, le silence n'est qu'un réceptacle pour accueillir des sons. Qui me contredira lorsque je dirais que parmi la multitude de bruits quotidiens qui résonnent durant la journée, un seul exemplaire d'un de ces sons paraît tout de suite beaucoup plus inquiétant une fois la nuit tombée ? Tout comme la conversation, le flot continuel de paroles que vomissent les gens n'est qu'un pâle moyen de remplir le silence, vide audible, qui leur fait peur. Tandis que le sens de l'ouïe, une fois débarrassé de tous les stimuli extérieurs, peut laisser libre cours à nos voix intérieures. Ainsi, nous peuplons le silence avec nos voix, nos propres pensées, et nous remplissons l'obscurité par nos visions que qu'engendrent notre imagination personnelle, produit de notre sensibilité. Ainsi je considérais cette heure sublime et cette pièce qui l'incarnait. Véritable endroit perdu symbolisant une heure égarée. Le mouvement rotationnel des murs me fit même accroître ma transe, tellement il me rappelait la rotation infinie d'une aiguille sur une montre.
Et, alors que je venais de songer à cette aiguille marquant le passage du temps, un son cyclopéen résonna dans toute la pièce, émanant du haut (mais il y avait-t-il seulement une limite à cet espace ?) de la salle, semblant venir d'un tunnel sans fin. C'était le grondement abyssal d'une gigantesque cloche, elle devait être de la taille d'une montagne au vu du tremblement colossal qui s'empara de tous les murs, ou du seul mur enroulé en spirale, je ne savais. Le monstrueux grondement se répéta douze fois, je comptai chacun des chocs de la cloche comme autant d'annonce d'une funeste oraison, heure sans raison qui tombait comme une absurde péroraison. Une fois que ces douze coups maudits de minuit eurent finis de résonner, ce qui me sembla prendre plusieurs éternités, une obscurité totale s'emparant de la pièce, tombant du plafond comme un avide et effrayant faciès.
Quand un semblant de lumière s'offrit à moi, un frisson me saisit l'échine de sa glaciale poigne. Ce que ma vision me transmettait, je ne voulais le saisir. Pourtant l'évidence était sous mes yeux, effroyablement réelle. J'étais de retour dans l'affreux couloir du sous-sol, avec sa pierre humide et froide, son obscurité omniprésente, ses méprisables reflets grisâtres et surtout, surtout, cet horrible bruit, cette monstrueuse respiration, ce souffle infernal ! Je crus perdre la raison sous l'impact de cette prise de conscience, que c'était-il passé ? Dans l'étreinte de quelle folie étais-je en train de succomber ? Avait-on déjà vécu pareil absurdité, j'étais déchiré dans une tempête d'étrangeté, déchiqueté par les crocs de ces incompréhensibles monstruosités. Cette fois le souffle était ininterrompu, emplissant la gorge du passage de son ignoble rythme. C'était une respiration rapide, comme celle d'un animal aux aguets, prêt à fondre sur sa proie. Elle semblait naître dans des poumons aussi vastes que des cavernes au vu de la longueur et de la puissance du souffle, au son de basse caverneux et inquiétant.
Décidé à comprendre ce qu'il se passait, quitte à succomber à l'horreur de la révélation, j'avançais fermement vers la source du souffle. Chaque pas s'accompagnait d'une augmentation du son, mais mon courage ne fléchissait pas, au contraire j'étais de plus en plus décidé à chaque pas, la preuve que je pouvais prendre les choses en main grandissant avec chaque nouvelle enjambée. Je sentais que le couloir s'évasait toujours plus, comme pour pouvoir loger mon assurance grandissante. Les reflets sur les murs se faisaient de plus en plus nombreux, le couloir de moins en moins ténébreux. Quoi que soit la chose qui se terrait, j'étais bien décidé à la dénicher. Une adrénaline sans précédent parcourait mes veines, chaque parcelle de mon être tendait vers le même but, je souhaitais, je voulais, je désirais, je devais atteindre cette chose et la fin du couloir qui l'accompagnait sans aucun doute. En effet, où donc pouvait se terrer une telle monstruosité si ce n'était au fond du plus profond des passages souterrains ?
Un moment, je marchai sur une chose glissante et tombai à même le sol, mais entraîné dans l'élan de ma chute, je commençais à faire une roulade, quand je me rendis compte que j'étais tombé dans une matière liquide. Comme le sol était en pente, je glissais dessus, porté par le faible cours de ce que j'imaginais être de l'eau dans lequel j'étais maintenant plongé. Je ne fis rien pour me sortir de ce courant, il me permettrait d'arriver plus rapidement à mon but. Alors qu'au début j'avais encore la possibilité de toucher le fond de mes pieds, il arriva un moment où la hauteur fut trop importante et je me laissais dériver, impuissant. Cela ne m'inquiétait pas outre mesure, car je savais que j'avais un minimum de compétences en natation et de toute manière, vu ma situation, une noyade n'était pas le plus horrible des horizons. La petite rivière ne cessait de croître, tant en largeur qu'en hauteur et en débit. J'avançais maintenant à une vitesse qui commençait à m'impressionner, je me demandais comment finirait cette baignade involontaire, car à un tel rythme je ne sortirai pas indemne d'une collision avec un quelconque obstacle. Soudainement, la lumière se fit en moi sur l'origine des lueurs qui hantaient le couloir, les reflets gris venaient du cours d'eau que je parcourais présentement. De cette constatation découla une seconde conclusion, le bruit de « glissement » que j'avais remarqué n'était rien d'autre que le son de cette rivière qui frottait avec impétuosité contre la roche. Seulement une crainte me saisit à l'instant, car j'avais également remarqué un « grand fracas » derrière ce bruit aquatique. Une peur bleue grandit en moi, me dirigeais-je vers une chute ? Vu la vitesse de la rivière, je serais proprement annihilé par un passage dans une cascade dégageant un bruit présageant d'une longue chute se finissant par un choc d'une violence inouïe. Maintenant que j'y pensais, le bruit se fit plus présent, un martèlement puissant présentant la continuité de ce que donnerait le débit continuel d'un cours d'eau s'explosant à l'issue d'une longue descente. Je commençai à battre des jambes, pris de panique. Mais rien à faire, le bras du fleuve m'entraînait avec plus de force encore qu'un titan.
Le trou noir, la grande chute, les trombes d'eau avides de me broyer dans leur étau implacable. Je n'allais y échapper, j'étais perdu, condamné à périr écrasé comme un insecte dans le gigantesque maelström bouillonnant de rage dont je me rapprochais à chaque seconde. Je n'étais plus qu'un jouet entre les longs doigts décharnés de la Mort, inconnue au regard de cendre venant m'arracher à ce monde. D'elle ou de l'inconscience, qui me saisit à ce moment là ? Je ne puis le dire, je sais seulement qu'un cosmos froid et infinie s'ouvra à mon esprit, et j'y plongeai, dernier saut, dernière danse macabre.
VII
Où atterrissais-je ? Dans quel néant avais-je plongé ? Je ne saurais le dire, toujours est-il que j'étais quelque part. Il n'y avait pas la moindre once de luminosité, l'endroit où j'étais n'était que pures ténèbres, une toile d'ombres impénétrables. Je ne sentais aucune partie de mon corps, aucune impulsion ne parvenait à mes nerfs. J'étais du néant égaré dans le vide. Un être nul totalement insensible. La négation de mon existence était le sentiment le plus fort que je ressentais, le reste n'était qu'interrogations hébétées, aussi confuses que la nature du lieu où je me trouvais, ou du non-lieu d'ailleurs, qui pouvait savoir ?
Les ombres avaient-elles bougées ? Durant l'éternité que j'avais attendue, tout n'avait été qu'immobilité, silence et obscurité totales. Le temps même était caduc, disparu, mort, annihilé dans ce lieu de négation complète. Je n'étais rien, par conséquent tout n'était que rien, vide de tout, empli de rien. Une mort qui ne pouvait même en porter le nom, rien ne se définissait, si ce n'était par ce que cela n'était pas. Ce n'était le silence, mais l'absence absolue de son, il n'y avait pas d'obscurité, mais le manque complet de lumière, il n'y avait pas immobilité, mais nul mouvement ne s'était manifesté. Ainsi, je n'étais pas mort, je ne vivais seulement plus.
Ma léthargie dura, ou ne dura pas, peu importe. En tout cas, je m'éveillai de ce qui s'était apparenté à un sommeil, ou avait-ce été justement un éveil, une révélation ? Encore une fois, je ne savais, quoi qu'il en soit l'état qui s'accompagne de stimuli sensoriels et d'une certaine forme de prise de conscience me revint. J'entendis de suite le son de l'eau, puis juste après je la sentis sous mon dos, soutenant mon corps las. Malgré la douleur, malgré l'obscurité, malgré ma perdition, j'aimais cette eau. Un contact froid, réel, direct, honnête avec moi. Rien de plus que sa glaciale caresse sur mon échine endolorie. Mon eau bien-aimée, mon aimante amante, glaciale mais si chaleureuse. J'aurais voulu m'enfoncer à jamais dans son linceul aquatique, ne faisant plus qu'un avec elle, mes organes pourrissant en son sein, dans le lit de mort de son fleuve. Abyssal sanctuaire de mes passions, toutes diluées une bonne fois pour toute dans le courant éternel de cette eau si pure. Mon c½ur battant trop fort enfin calmé par la douce anesthésie prodiguée par le fluide glacial.
Mais quel spectre s'emparait donc de moi ? J'étais prêt à me laisser mourir ici !? Et pourquoi donc ? Par pure faiblesse, par lâcheté, par amour de la facilité. Avais-je traversé tant d'horreurs pour finir noyé dans une rivière de malheur ? Il n'en était pas question. Je n'avais pas épuisé toutes mes réserves de volonté, ce n'était pas une mystérieuse ingénue comme la Mort et sa longue traîne maudite qui allait m'ôter la flamme de la vie. J'avais encore mon mot à dire, et j'étais encore capable de décider de l'issue de cette histoire. Une énergie nouvelle grandit en moi, et je me sentis prêt à affronter les plus hautes montagnes, les plus profonds abysses...et les plus sombres cavernes. Qu'était-ce donc que ce lieu, si ce n'est un pitoyable ensemble d'obscurité où coulait une rivière souterraine ? Et cette respiration !? De quoi avais-je peur, j'étais arrivé jusque là, j'aurais pu me mesurer au Diable, j'étais Dieu lui-même, ma volonté flamboyant comme un soleil dans cette obscure grotte. J'allais démolir tout ce noir, et me frayer un passage jusqu'au ciel, j'allais construire un escalier jusqu'au Paradis avec toute cette roche.
J'activais tous mes membres et me mit à nager, le courant était beaucoup moins fort maintenant que j'avais passé la chute, j'étais donc libre de me déplacer dans toute cette nouvelle partie de la grotte. Je n'entendais plus l'impétueux grondement de la cascade, alors qu'il aurait dû être assourdissant maintenant que j'étais à son niveau. Sur quelle distance j'avais été transporté durant mon inconscience (ou ma mort provisoire) ? Il fallait que je sois resté longtemps dans le coma pour que j'eus dérivé pendant assez de temps pour ne plus même entendre le rugissement de la chute d'eau. En revanche, il y avait un autre grondement que j'entendais, et celui-ci se faisait toujours plus présent. J'avais dû m'en approcher tandis que je m'éloignais de la cascade, mais où donc se terrait la source de ce halètement sans fin ? J'entendais maintenant chaque subtilité de la respiration, les légers contretemps de temps à autre, rompant la monotonie du cycle inspiration/expiration. Le raclement guttural qui accompagnait chaque bouffée d'air. Je sentis même plusieurs fois un courant d'air chaud venant du fond du passage, la matérialisation thermique des expirations de la chose. Ce qui donnait encore plus de crédit à mes hypothèses.
Alors que je battais toujours des jambes tout en brassant l'eau de mes bras, mon pied droit vint percuter le sol, le cours d'eau avait perdu de la profondeur et je pouvais maintenant toucher le fond. Cette circonstance me parut absurde – car en effet, où donc l'eau s'écoulait-elle dans ce cas là ? Mais je ne souhaitais guère approfondir la question, j'avais déjà un assez vaste mystère à éluder pour moi seul. Je profitais seulement du fait que j'avais rejoint la terre ferme, ou plutôt la roche dure. Je sortis donc de l'eau et me remit à marcher. Avec maintes souffrances, car j'avais nagé longuement auparavant et j'imaginai que la traversée de la cascade ne m'avait pas laissé indemne. Néanmoins, je tins bon, pas après pas je me fixai un rythme rapide, afin de garder intact l'élan de ma volonté par celui de mon corps. A l'inverse du phénomène passé, le couloir se rétrécissait désormais. Ce qui faisait que je parcourais le chemin en suivant une légère montée, tandis que les murs des deux côtés ainsi que la voûte du passage ne cessaient de se rapprocher de moi au fil de mon avancée. Il y avait toujours les mêmes reflets lumineux sur les murs, comme des fantômes ressurgis des brumes du Temps.
Je marchais longtemps, si j'en croyais ma perception du temps à ce moment là. Il arriva un moment où le couloir cessa de se comprimer, et où le passage était constitué tel qu'il était lorsque je m'y étais engagé à la fin de l'escalier que recélait la cuisine. Cet instant me paraissait déjà tellement lointain... A un tel point que tout ce qui s'était passé avant mon engouffrement dans ce passage, maudit sanctuaire insensible à l'écoulement du temps, me semblait s'être déroulé dans une autre sphère de la réalité. Tous mes souvenirs portaient désormais un parfum d'irréalité qui les rendait fantasques. Tout ce qui comptait dans cette dimension commençait et s'arrêtait dans ce couloir ténébreux et sans fin. Il était la genèse et la finalité de mon existence dans cette autre réalité. Tel Dante dans la Divine Comédie, je parcourais les Enfers, cherchant le Paradis céleste.
Perdu dans mes pensées, je rentrai de plein fouet dans le mur qui se dressait devant moi. Le couloir se finissait ainsi. Un pitoyable mur. Quel était cette nouvelle folie ? J'avais arpenté toute la Géhenne pour finir bloqué contre un stupide mur !? Ce ne pouvait être, il y avait certainement une voie qui me mènerait plus en avant. Rassemblant mes capacités de raisonnement, je me mis à palper le mur de ma main, sentant chaque aspérité de ce contact rugueux. J'étais convaincu que je pouvais passer outre cet obstacle, il devait être amovible. Ce qui me confortait dans mon idée était une étrange constatation : des rais de lumière semblaient émaner des contours du mur, comme s'il n'était qu'une porte. J'examinai de nouveau la roche du bout des doigts, avec une patiente minutie. Mes efforts furent récompensés, je mis la main sur un bout de matière totalement différent de la pierre, c'était chaud et spongieux. J'y enfonçai la main de toute ma force, et mon bras s'y logea jusqu'au coude. Je fus d'un coup soulevé du sol, et j'atterris à l'envers, de l'autre côté du mur.
Je compris instantanément d'où venait la lumière ; ici, le couloir était d'un blanc éclatant, presque aveuglant. De la seule intensité de cette teinte blanche émanait une lumière quasi-solaire. Je mis du temps à accoutumer ma vision à cette clarté, tellement j'étais habitué aux profondes ténèbres qui précédaient. La seconde différence qui démarquait ce passage était son aspect circulaire, j'étais désormais dans un long tube, pareil à une canalisation géante. La seule constante était le bruit de respiration, toujours présent, toujours plus puissant. Je me remis en marche, appréciant au moins la lumière qui me permettait de ne plus risquer ma vie à chaque pas.
J'atteignis rapidement le bout de cet étrange couloir, il s'y tenait une porte ronde, peinte d'un rouge vif. Une massive poignée noire y trônait sur la droite. Sans réfléchir, je la saisis des deux mains et la tirait. Le souffle était plus audible que jamais, et j'en sentais distinctement la chaleur se répandre le long du passage à chaque expiration.
VIII
La porte s'ouvrit dans un bruit sec, m'ouvrant la vue sur ce qui s'y tenait derrière. A ma grande stupéfaction, je me retrouvais dans l'étrange salle dont j'avais rêvé (ou l'avais-je réellement visitée ?) lorsque je parcourais l'obscur passage. La pièce de Minuit, évadée entre deux quotidiennes entités, custodes de la compréhension du temps. Elle était encore plus gigantesque que ce que j'avais cru, je me sentais avalé par son gigantisme. Alors que j'y pénétrais de deux pas, la porte se referma derrière moi, me laissant seul avec l'obscurité. Mais tout n'était pas plongé dans le noir. Il y avait des fenêtres disposées tout du long du mur qui montait en suivant la forme d'une spirale. Je pris le temps de les compter, il y en avait tout juste soixante. Derrière leurs vitres, je voyais d'absurdes choses. Il y en avait une qui laissait voir une maison, fissurée en son milieu, devant laquelle on pouvait voir une mare à l'eau aussi plate et grise qu'un miroir. Une autre montrait un monstrueux animal, ou un démon, qui se terrait dans une sombre forêt, se déplaçant de ses longues et blafardes ailes. A une troisième, je vis un spectacle effroyable, une mer proprement déchaînée, dans laquelle dérivait une coque de bateau habitée de deux marins, l'un mort et l'autre vivant, en proie à une terreur indicible. Le bateau était balloté entre des vagues cyclopéennes, leurs crêtes presque hors de vue atteignaient les cieux tandis que des abysses hantaient l'enfer liquide de leurs insondables creux. Plusieurs bateaux étaient perdus dans ce maelström maritime, certains ne ressemblaient à rien de connu, avec leurs lignes baroques et leurs voiles fantomatiques. J'eus encore une autre vision à une énième fenêtre, des chiens aux proportions démoniaques, qui sortaient d'un tableau pour venir dévorer leur peintre trop inspiré. Je vis également un cheval de feu qui s'échappait d'un château en flammes, puis un homme sur une île de cailloux, se dévorant le bras pour survivre, une colonie d'affreux rongeurs se mouvant dans l'obscurité autour de leur monstrueuse reine, des masques qui s'adressaient tous de la même voix à un jeune homme, un tableau représentant un pêcheur sur une barque, en apparence immobile mais dont l'embarcation glissait imperceptiblement sur l'eau d'un étang. Enfin, à chaque fenêtre je voyais une image mouvante de pure horreur. Et il n'y avait pas que des fenêtres au mur, en regardant bien, je distinguai des formes humaines qui y étaient accrochées. Elles étaient immobiles et silencieuses, mais aucun doute n'était permis. C'était bien des humains qui étaient cloués au mur, comme des insectes. Surmontant le frisson qui me gagnait, je m'approchai un peu plus pour mieux distinguer. Je comptai soixante hommes autour de chaque fenêtre, disposés en un large cercle autour de ces effroyables visions. Ils semblaient tous dormir, mais s'agitaient dans leur sommeil, comme en proie à d'affreux cauchemars. Leurs os saillaient sous leurs peaux décharnés que rien ne couvrait, elles étaient toutes écorchées, comme griffées des centaines de fois, certaines blessures suintaient encore d'un sang épais. Ils avaient tous la tête rasée, on voyait leurs veines palpitantes sur ces crânes squelettiques. Ils se contorsionnaient dans tous les sens et de plus en plus violemment, comme tremblants à l'approche d'un effroyable danger. Quand soudainement, ils ouvrirent tous les yeux au même instant, je poussai un cri barbare : les orbites de leurs yeux étaient vides ! Exactement au même moment, un son de cloche retentit, le même que celui que j'avais auparavant entendu. Leurs cris se mêlèrent aux miens et bientôt la salle ne fut plus qu'une horrible mélopée, lugubre plainte que dominaient les coups réguliers de la cloche de malheur, tandis qu'aux fenêtres on ne voyait plus qu'une seule et même vision, une lune émergeant d'une mer de sang, écarlate et pleine comme un ténébreux rubis, qui donnait une ignoble teinte rouge à la scène.
Quand les douze coups furent passés, les cadavres se remirent en veille, tandis que je cherchais à reprendre mon souffle. La gorge cassée par mes hurlements. Je me rendis compte que quelque chose avait pris place au centre de la salle tandis que minuit sonnait, cela avait l'apparence d'une main titanesque, mais les doigts qui la composaient ne finissaient pas en ongles, ils se prolongeaient en d'immenses griffes d'un noir d'ébène. Comme pour montrer qu'il y avait quelque chose derrière cette main, une voix s'adressa à moi. Elle était si grave que j'avais peine à discerner les mots. La voix venait de la voûte, volant comme un vautour au-dessus de moi. Je passais d'un effroi viscéral, dû à l'inquiétante voix et à la main devant moi, à une terreur absolue, lorsque j'eus compris ce que la chose tentait de me faire entendre.
Il lui manquait une seconde pour son heure, et j'étais là. »
Coupure de presse du 23 août 1842 (cet article ne faisait pas partie de mon dossier, je l'ai découvert à la bibliothèque, lorsque je cherchais à me renseigner sur les évènements dont il est fait mention) :
«...Vague mondiale de cauchemars !:Un des évènements les plus inexplicables de ce siècle vient de se produire, dans la nuit du 22 au 23 de ce mois. De toute part, on entend les gens se plaindre d'horribles songes venus les hanter durant cette nuit. Les cauchemars n'ont rien d'exceptionnels, tout le monde en fait et cela régulièrement. Mais l'ampleur généralisée du phénomène mérite une attention toute particulière, de même que la nature des visions cauchemardesques. D'après les multiples témoignages recueillis, et la propre expérience de votre rédacteur, les cauchemars mettaient toujours la personne dans un état peu enviable : enchaîné à un mur et forcé de regarder des horreurs innommables qui défilaient dans le néant. Deux choses sont à remarquer cependant, le cauchemar n'a touché que les personnes ayant plus de 20 ans, et n'a concerné que les hommes. Une circonstance tout à fait obscure, tout comme le phénomène qui la concerne. De plus, cela ne se limiterait pas à notre pays, des échos semblables affluent de toute l'Europe, et on aurait de pareilles nouvelles d'Amérique. Par quoi expliquer le phénomène ? Il n'y a guère de pistes jusqu'à maintenant, toujours est-il que certain pointe du doigt le fait que la lune était pleine la nuit dernière, et que certains alignements incongrus de planètes auraient eu lieu. Quoi qu'il en soit, espérons que cela ne se reproduise plus !... » « Je me souviens seulement m'être évanoui une dernière fois, et en me réveillant j'étais accroché au mur à ce qui me semblait être plus d'un kilomètre au dessus du sol de la salle. Seconde parmi les 59 autres qui entouraient la minute de la fenêtre. Fenêtre parmi les 59 autres qui hantaient la salle de Minuit. Je profitais de ne pas avoir perdu toute vitalité pour rédiger mon histoire. En la gravant sur la pierre à l'aide de mes ongles. J'ai cru ne jamais arriver jusqu'au bout, mais grâce au mouvement perpétuel des murs, j'ai pu tout conter. Maintenant je suis trop las pour marquer quoi que ce soit de plus, mes doigts sont pleins de sang. Parfois, j'entends une goutte s'écraser sur sol, loin en dessous de moi. Ce n'est peut-être même qu'un effet de mon imagination. Et il y a quelque chose qui me rend fou. Je ne l'avais pas remarqué auparavant, car le murmure était trop faible. Mais de la bouche de chaque cadavre qui m'entoure, j'entends un « tic tac » qu'ils chuchotent sans répit. Il est Minuit. »
Fin du récit.
Je ne savais que ce qui me perturbait le plus là dedans, les multiples parallèles entre ces articles, éloignés de plusieurs années, et le récit que j'avais trouvé sur la pierre ? Cette histoire de breuvage hallucinogène, qu'avait consommé celui qui avait écrit cette histoire ? Ou même la monstrueuse évocation de cette créature de Minuit que je niais purement et simplement.
Une dernière question me tourmentait, s'il en était ainsi pour cette heure de minuit, il y avait-il de semblables phénomènes pour les autres heures ? La planète était-elle gangrénée de ces ignobles créatures ? Je priai pour n'avoir jamais de réponse à cette question...