Maria
"Route 19-8 ?" La langue de bitume inconnue se frayait un court chemin à travers les moutons brumeux qui peuplaient l'horizon. Encore une route qu'il ne connaissait pas... Ca faisait bien deux heures que Dean était complètement perdu dans ce dédale de goudron. Pas un seul panneau pour indiquer une quelconque ville, pas de station-essence, pas de motel, rien. Juste cette route uniforme et ce songe de brume qui entourait tout, tuant les couleurs et donnant des contours insaisissables aux objets. Il ne se souvenait même plus où il avait perdu le fil de sa route, était-ce après avoir passé Bangor ? Avant ? Pas moyen de s'en souvenir. La radio ne transmettait que grésillements depuis un bon bout de temps, et sa carte routière ne lui était d'aucune aide, il n'y avait rien qui puisse l'aider à se situer dans cette brume. "Cette brume... Il n'y a personne ici ou quoi ? Bon... c'est rien...je suis perdu, ça arrive à n'importe qui. "
Dean appuya une énième fois sur l'interrupteur de l'autoradio, le crépitement métallique se fit de nouveau entendre. Il enfonça la touche pour le faire taire. Le tapis goudronneux ne cessait de se dérouler sous ses roues, et toujours aucun signe de vie. Il n'y avait même pas de barrières sur le côté de la voie. Et il voyait toujours le même tableau morose se dessiner au-delà de la route, des champs recouverts d'un linceul de brume à perte de vue, soit pas à plus d'une quinzaine de mètres au vu de l'épaisseur du rideau éthéré. Parfois, il discernait la forme incertaine d'un arbre, mais l'aspect était tellement altéré que ça aurait tout aussi bien pu être un arbre qu'une antenne de télé-communication.
Soudain, un panneau fut livré à sa vue par les mains vaporeuse de ce monde de brume, un panneau à l'aspect moderne mais tout entaché de rouille, comme ayant passé des années en bord de mer. Il indiquait : « Silent Hill vous accueille ». "Silent Hill ... ? C'est quoi encore ça ? Où-est-ce que tu t'es fourré Dean ? Pas grave, au moins je suis arrivé quelque part..." <.i> Après avoir bien lu l'indication, il lança sa voiture à travers les nappes de brouillard, l'éclat rouge sang de ses feux arrière disparut dans l'étreinte insensible de la brume tandis qu'il approchait de la ville.
* * *
Des néons affriolants, des liqueurs se déversant en cascades troubles dans des verres crasseux puis des gosiers arides, des éclats de rire avinés, une odeur mêlée de tabac, d'alcool et de sueur, et ces filles se déhanchant pour une poignée de poison en billets ; le "Heaven's Night".
Elle se prépare, ça va être son tour. Exhiber sa chair aux yeux lubriques des ivrognes de la ville, les voir fantasmer sans pouvoir toucher l'objet de leurs noirs désirs. Tout ça pour un petit tas de dollars puant l'alcool et le sexe. Tous les samedis soirs c'est la même chose. Maria monte sur la piste, se frotte au « pole », regarde ces poivrots éc½urants, sent leurs regards chargés de sexe glisser sur sa chair dénudée. C'est leur moment de détente du week-end, un petit bout de fantasme dans leur quotidien morose, un bout de paradis au "Heaven's Night", avec ses anges dansant dans la pénombre, à la lueur rougeâtre de l'enseigne du comptoir. On approche du songe le temps de glisser un billet dans la petite tenue, mais on ne touche pas." Je hais ça, pourtant chaque samedi c'est pareil, comme une droguée qui prend sa dose, qui sait que c'est mauvais, mais qui ne peut pas s'en empêcher... " Un dernier rehaussement de bretelles, et Maria sort des « coulisses », le coin minable aménagé entre la fenêtre qui donne sur la cour arrière et la porte des chiottes.
Ça y est, Vince a mis sa musique, elle envoûte toujours les clients, maintenant elle bouge devant eux et remarque comme toujours l'étincelle d'envie bestiale dans leurs yeux humides. Deux, trois billets, ce sera tout pour ce soir, elle sort sous les applaudissements amollis de son public loqueteux.
L'heure de la sortie, son show est fini, elle peut rentrer, il n'y a plus qu'à prendre l'argent chez le patron. Elle se dirige vers la porte craquelante de son « bureau », le chef compte la recette de la semaine dernière, ses doigts graisseux maniant avec habilité les billets, qui viennent se lover autour de ces boudins comme un serpent qui entoure un tronc d'arbre humide. Il lève ces minuscules yeux porcins sur le visage de Maria, son front est baigné de sueur et l'homme tout entier semble graissé à l'huile, tellement sa peau luit sous la lumière jaunâtre de l'unique lampe éclairant la pièce. "Une frite en costard..."
- Ah Maria ! Alors comment c'était ce soir ?
- Comme d'habitude Bill, comme d'habitude...
- Bien. Tu sais, ma proposition tient toujours, ton spectacle est très demandé par nos clients, et donc si tu veux te mettre à temps plein ici, tu pourrais te faire une bonne réputation tu sais... Et un bon tas de blé bien sûr.
- Écoute, je n'ai pas vraiment envie de bavarder là, alors passe-moi ma paye et on verra peut-être ça une autre fois.
- C'est toi la patronne Maria ! Mais n'oublie pas que la porte t'es grande ouverte, tu ferais un tabac ici tous les soirs !
- Si tu vous le dites...allez, j'y vais.
- A samedi prochain !
Maria prit une grande bouffée d'air frais une fois sortie du bar. Le froid nocturne contrastait agréablement avec la chaleur moite et enfumée du Heaven's. Personne dans les rues, la ville était aussi déserte que silencieuse. Ses pas résonnaient dans l'air stérile de la nuit, unique vaguelette sur le lac du silence nocturne. Sur le trottoir, une télévision projetait des éclats de lumière, illumination muette. Elle passa devant l'hôpital Brookhaven, géant endormi aux fenêtres aveugles. Puis, elle tourna à gauche à l'angle de "Rendell St." , afin d'arriver aux "Wood Side Apartment". Un torrent de lumière accompagné d'un bruit de moteur brisa la glace nocturne, une voiture venait de franchir l'angle de la rue, Maria n'en avait jamais croisé à cette heure là.
* * *
Les phares de la voiture éclairèrent une silhouette sur le trottoir, Dean désespérait de trouver quelqu'un à qui s'adresser à cette heure-là. Il s'arrêta près de sa rencontre nocturne, en s'approchant il remarqua que c'était une femme." Il ne faut pas l'effrayer, un gars qui aborde une fille en pleine rue, à cette heure là, ça pourrait lui faire peur..." Les phares de la voiture lançaient un épieu lumineux dans la rue enténébrée, la fumée du pot d'échappement s'élevait en paresseux volutes dans les airs. Le murmure rauque du véhicule était le seul bruit qui agitait l'artère, palpitante sous l'effet de ce ronronnement métallique.
La femme ne bougeait pas, scrutant sa voiture du regard. Elle était emmitouflée dans son épais manteau, comme une petite fille dans ses draps. Dean baissa sa vitre, et se composa le sourire le plus avenant dont il était capable.
- Salut, euh, vous pouvez m'aider ? Je suis perdu...
- Ah oui ?
- Oui, je...euh, j'ai perdu ma route il y a plusieurs heures. Je suis passé par je ne sais où, il y avait tout le temps de la brume, je n'y voyais rien. Maintenant je me retrouve ici, vous pouvez m'aider à me situer ?
- Vous savez lire les panneaux comme tout le monde non ? Vous êtes à Silent Hill.
Le nom tomba comme une pierre au fond d'un lac. Dean regardait fixement la femme, comme si la route vers la sortie était inscrite sur son visage. Il coupa le contact et sortit. En s'approchant d'elle, il remarqua son beau visage. Un rayon lune éclairait ses traits, sa chevelure avait l'apparence d'un ample tissu argenté, des reflets métalliques miroitant tout du long. Deux opales plantées dans des creux d'obsidienne figuraient ses yeux, lançant des traits étincelants à chaque regard.
- Écoutez, je n'ai absolument aucune idée d'où je suis, alors si vous voulez bien m'aider, c'est pas de refus. Si je vous ennuie, j'irai voir ailleurs c'est tout. J'imagine que vous n'êtes pas la seule personne qui habite cette ville.
Les yeux de Maria cillèrent deux, trois fois, puis elle lui répondit d'une voix devenue soudainement chaleureuse, les paroles jaillissant de sa gorge embrasée comme autant de langues de feu.
- Ah mais je te taquinais juste, gros malin. Bien sûr que je vais t'aider, si c'est ce que tu veux. Mais je n'ai pas vraiment envie de rester ici en pleine nuit, viens avec moi. Je pourrai mieux t'expliquer une fois qu'on sera bien au chaud, autour d'un café.
- Et bien, si ça ne vous dérange pas...
- Mais bien sûr que ça ne me dérange pas, si je te le propose c'est que ça me fait plaisir. Allez, ce n'est pas en restant planté là que tu sortiras d'ici, suivez moi.
- Ok, on prend ma voiture ?
- Non, non. Pas besoin, j'habite tout près d'ici, laisse-la ici, tu reviendras la chercher...plus tard.
-Bon, très bien. Mais je dois vous dire que je n'ai pas vraiment l'intention de m'éterniser ici.
- Ne vous en faites pas, je comprends très bien. Personne n'aimerait rester longtemps dans cette ville.
Dean acquiesça puis regarda une dernière fois sa voiture, afin de ne pas oublier où il la laissait. "Rendell Street... C'est noté". Il rejoignit la femme aux paroles de flammes, puis ensemble ils tournèrent à gauche au bout de la rue, en direction des appartements. Quand Dean eut le dos tourné, la lune braqua ses rayons d'argent sur la voiture. Peu à peu, la teinte rouge de la carrosserie s'étiola sous l'effet des gris faisceaux, puis les vitres se couvrirent d'une pellicule flétrie, disparaissant sous la poussière de l'Oubli semée par la grande borgne du firmament. Le véhicule prit les teintes fanées du passé, le coloris décoloré du souvenir, et finit par s'évanouir dans les airs, sous le souffle d'un vent sans odeur. La rue reprit son aspect immuable, redevint imperturbable comme la surface encrée d'un lac. Le silence épousa les formes des bâtiments, le gris linceul lunaire se coucha sur lui et "Rendell Street" fut de nouveau comme elle avait toujours été. Morte.
* * *
Noir ; lumière blafarde, escalier gémissant, porte délavée ; l'appartement de Maria. Dean et elle entrèrent, elle ferma la porte derrière lui, doucement. Un ensemble fonctionnel de pièces, la vaisselle bien rangée en pile dans des placards alignés au dessus de la cuisinière comme neuve.
- C'est propre chez vous...
- Je fais ce que je peux. Je suis contente que ça vous plaise, on ne peut pas dire que j'ai souvent de la visite. Bon, attendez-moi là, je vais voir si je retrouve une carte de la région ou quelque chose comme ça.
Une fois seul, Dean observa d'un peu plus près. Le papier peint commençait à jaunir dans les coins, quelques taches graisseuses jonchaient le sol près du four. Une fine couche de poussière servait de duvet aux meubles du salon. Elle semblait vivre seule, "étrange pour une si jolie fille". L'atmosphère entière transpirait la sueur glaciale de la solitude ; un unique coussin sur le sofa, une chaise esseulée sous la blanche table, Maria seule sur les photos au mur.
Elle revint, les mains vides.
- Je ne comprends pas, je ne retrouve rien. Impossible de mettre la main sur un plan du coin, je ne sais vraiment pas où est-ce que j'ai pu ranger ça. Je les ai peut-être laissés au...au bureau. Je suis désolée...
- Ah c'est dommage ça, je ne vais pas pouvoir repartir si je n'ai pas un moyen de me situer.
- Oh, tu restes ?
- Non je n'ai pas dis ça, je dis juste que je vais devoir chercher quelqu'un d'autre ou je ne sais pas, faire un saut à la mairie. Vous avez bien une mairie ici ?
- Oui. Mais j'avais compris que vous vouliez rester.
- Et bien, vous avez dû mal entendre.
- Oui c'est sûrement ça. On entend pas très bien dans mon appartement, enfin ce n'est pas forcément un inconvénient. On n'entend absolument pas les voisins, ni quoi que ce soit d'autre d'ailleurs. Je suis tranquille ici.
- Je vois ça, mais justement, vous n'êtes pas un peu trop tranquille ? Je veux dire, vous ne vous ennuyer pas ici, sans personne à vos côtés ?
- ...Comment t'as deviné ?
- Ah euh, et bien. A vrai dire je suis un peu gênée de vous avoir dit ça. C'est que j'ai, disons quelques prédispositions en ce qui concerne la clairvoyance. Mais ne vous en faites pas, je suis incapable de lire dans les pensées ou ce genre de choses stupides qu'on voit dans les dessins animés.
- C'est qu'on se croit malin en plus, hé gros bêta, je te faisais marcher ! Le joli corps de Maria fut secoué par un rire franc. Dean afficha une mine déconfite.
- Aaah..ah..ahaha ! Mais oui...j'avais deviné bien sûr !
Maria arrêta soudainement son rire enfantin, puis se tourna vers Dean, le fixant dans les yeux d'un regard soudain plein de promesses, les joues empourprées par le désir.
- Tu ne veux pas rester ici ce soir ?
- Que...Comm...vous voulez répéter ?
- Non laissez tomber, je n'ai rien dit.
- Ah si excusez-moi, vous avez dit quelque chose ! C'était même plutôt important à ce que je sais.
- Pourquoi vous faites le gêné si vous insistez pour que je répète alors ?
- C'est que...vous m'avez pris un peu par surprise, il faut bien le dire.
- Et tu voudrais me prendre tout court, toi ?
- Quoi !? Vous...vous n'êtes pas sérieuse là ?
- Je le suis, si tu veux que je le sois...
- Bon écoutez, je ne vous connais pas, et je ne suis pas ici pour...pour ça !
- T'as tort, tu sais pas ce que tu rates mon grand. Enfin... Maria fixa la fenêtre du regard, absorbée dans ses pensées, elle se retourna subitement, la voix radoucie. Je vous demande pardon...je ne sais pas trop ce qu'il m'a pris...Je suis fatigué vous savez. Café ?
Dean regarda Maria les yeux ébahis, se demandant s'il devait aussitôt sortir d'ici ou s'il allait oublier ce qu'elle venait de lui dire. Il rassembla ses esprits et redressa le dos.
- Oui, je veux bien.
Maria lui répondit avec un grand sourire qui illumina son visage, maintenant animé d'un charme enfantin. Elle alla chercher une chaise dans sa chambre et la déposa de l'autre côté de la table. Dean s'assit, en profitant pour détendre son corps endolori par le voyage en voiture. Maria mit de l'eau à bouillir, de la fumée et de la chaleur se répandirent dans la cuisine, elle alluma la télévision ; l'appartement prit une toute autre teinte, maintenant animé par la discussion entre Dean et Maria, par les couleurs et le bruit du poste ainsi le joyeux glougloutement de l'eau sur le feu. On s'attendait presque à entendre les rires d'innocents d'enfants jouant dans la chambre. Dean alla s'asseoir sur le canapé, en face de la télévision. Maria lui parlait tout en surveillant l'eau en train de chauffer, appuyée contre la cuisinière :
- Alors, qu'est-ce que vous faites dans le coin...tiens je ne connais même pas votre prénom !
- Oh, moi c'est Dean. Et bien, je vous l'ai déjà dit, je suis perdu. Ce n'est pas vraiment le genre d'endroit dans lequel j'irai en temps normal.
- Et vous avez bien raison... Je m'appelle Maria, Maria Townshend. Et vous alliez où, avant de vous perdre ?
Dean détourna le regard pour le fixer sur la télévision :
- Je devais prendre un bateau.
- Ah...pourquoi un bateau ? C'est bien plus simple de voyager en avion non ?
- Oui, il n'y a aucun doute. Mais se déplacer en navire permet certaines choses que ne peuvent offrir les avions.
- Ah bon ? Je suis curieuse de savoir ça, quel avantage peut bien donc avoir un bateau, lent et inconfortable, sur un vol de ligne ?
- Tout dépend des goûts, Maria. En bateau on peut (Dean fixe la casserole pleine d'eau)...profiter du voyage. C'est long oui, mais on apprécie plus. On prend l'air, on sent le mouvement des vagues, le navire qui tangue au gré des vagues, comme nos misérables vies sous la houle du Destin...
- Oh, mais c'est que Dean est poète ! Pourquoi êtes-vous si mélancolique, dites-moi ?
- Non. Je ne vous connais pas. Et puis je trouve ça indiscret de déballer ma vie à la première inconnue venue, je ne suis pas un gars dans ce genre et vous avez sûrement mieux à faire que de m'entendre raconter ma vie.
- Oui vous avez sûrement raison...Comme m'occuper de ces cafés par exemple !
Maria tourna un des boutons de la plaque chauffante, puis le bouillonnement liquide s'estompa peu à peu. Elle s'empara de la casserole, ses mains enveloppées dans d'épais gants de cuisine. L'eau brûlante s'écoula dans les tasses au fond déjà tapissé de grains noirâtres. Le liquide prit une teinte sombre, le sol blanc de la tasse disparut sous les flots de ténèbres, comme si elles avaient emplies la cuisine et étouffées son carrelage laiteux. Maria s'adressa d'une voix enjouée à Dean :
- Sucre ?
- Non, je ne mets rien dans mon café, s'il vous plaît.
- Ça ne me pose pas problème Dean. Voilà, ils sont prêts !
Elle prit les deux tasses, une dans chaque main, puis en tendit une à Dean qui était toujours sur le canapé. Elle s'assit à côté de lui, les doigts lovés autour de sa tasse à la chaleur réconfortante. Ils fixèrent tout deux l'écran lumineux en sirotant leur boisson. Maria jetait quelques regards sur Dean, lorsqu'elle pensait qu'il ne remarquerait rien. Elle était contente qu'il soit là, cela mettait un peu de vie chez elle. Pour cette soirée au moins, elle se sentirait moins seule, peut-être même que cela lui donnerait envie d'approcher un peu plus les hommes, qui sait ? Elle n'avait pas envie de finir comme une vieille esseulée dans un appartement aussi grisaillant que ses cheveux. Et même si son boulot au Heaven's ne lui donnait pas une belle image de la gente masculine, ils n'étaient certainement pas tous comme ça. A l'image de trèfles à quatre feuille noyés dans la masse de leurs cousins tricéphales (sexe, argent, pouvoir), il y en avait qui méritaient d'être cueillis. Oui, certains en valait la peine, la plupart étaient bons à jeter au fond d'un lac par une nuit sans lune. Mais pourrait-elle en croiser un un jour, une telle chance se rencontrait elle plus d'une fois en une vie ?
Maria revint à elle, du café renversé sur ses mains et sa jupe. Dean la fixait, les yeux grands ouverts. :
- Ca vous arrive souvent !?
-De...de quoi ?
- Comment ça de quoi ? Je parle de...de votre crise là ! Vous n'êtes pas nette ! On parlait et là vous vous figez, les yeux dans le vide, en faisant trembler votre tasse dans tous les sens !
Maria regardait Dean, puis elle se mit à fondre en larmes. Elles roulaient sur ses tendres joues, comme autant de gouttelettes de rosée sur la plus verte des plantes. Elle lui adressa des paroles entrecoupées de sanglots bruyants.
- Oh je n'en peux...peux plus. C'est facile pour...pour vous ! Vous ne savez pas...pas ce que je vis ! Toute seule i-ici, tout le temps. Les mêmes éclats de lune, les mêmes couloirs vi-vides ! Laissez-moi ! Vous êtes méchant, vous êtes mauvais !
Elle détourna le regard puis alla à la fenêtre regarder au dehors, les larmes toujours tièdes sur sa peau. La lune faisait miroiter son regard livide dans ces joyaux émotifs, perlant sur la plus délicate des pierres. Les larmes aux teintes d'argent s'écrasaient sur le carrelage, liquide en fusion se modelant sur la blanche enclume, battue par le marteau forgé dans la tristesse de Maria. Dean ne savait que faire, il était gêné d'avoir provoqué cette situation, mais il sentait bien que cette femme était « spéciale ». L'écran de télévision s'était éteint, comme pour plonger la pièce dans l'obscurité à ce moment précis. Et la grande Parque du Temps continuait son ½uvre infinie d'étouffement des minutes, coupant le fil des secondes et tissant avec ces lambeaux des toiles de souvenirs, tandis que les sanglots de Maria filaient une ambiance mélancolique dans la pièce soudainement exiguë, comme trop étroite pour contenir tant d'émotions.
Quand quelques Heures furent envolées, Maria se détourna de la vitre, allégée de manière éphémère de ses chagrins, pareille au soleil qui vient percer un moment entre les nuages pour retourner presque aussitôt dans son drap grisaillleux. Le regard de la femme fut aussi acéré et brûlant que le sont les ardents rayons de l'astre solaire. Les traits flamboyants qu'envoyaient ses yeux enflammèrent la chétive enveloppe charnelle de Dean. La voix de feu de Maria alluma un foyer incandescent dans la poitrine de l'homme :
- Alors, tu as eu ce que tu voulais non ? Tu m'as vu faible, implorant de l'aide, gémissant des plaintes dans l'air froid de la Nuit. Et tu as aimé, car c'est ce qu'aime tous les hommes, si nous nous montrons faibles, ils se sentent forts. Quoi de mieux pour raviver la flamme de leur orgueil, que les braises mouillées de nos chagrins passant le seuil de leurs oreilles ? La vanité enflammée vous donne de biens piètres ailes, tout juste bonne à vous porter jusqu'à quelque mont courageux sur lequel vous vous empressez de planter un drapeau de satisfaction. Car vous ne nous aidez pas pour aider, mais vous aidez pour vous prouver que vous pouvez aider, et pour nous prouver que cette aide nous est indispensable. Mais c'est faux, pauvre fou. Je vais te montrer ma vraie nature, et la tienne par la même occasion. Tu n'as pas voulu de mon amour ? Tu auras donc ma haine.
Dean ne pouvait détacher son regard de Maria, pleine de feu. Tout comme la danse des flammes attise l'attention de l'esprit, les mouvements d'incendie que faisait Maria en s'approchant de Dean le captivait. Il ne pouvait détourner son attention de ce brasier vivant, calcinant tout autant sa rétine de son aspect flamboyant que son esprit avec ses paroles brûlantes de rage. L'esprit de Dean n'était plus qu'une loque fumante, asphyxié par la fumée de l'incandescence de ses sens. Sa pensée s'étouffait dans cette vapeur ardente, sa conscience se consumait dans un foyer embrasé, recroquevillée sur elle-même comme un bout de journal froissé se calcinant entre des bouts de bois carbonisés. Ainsi, cette braise fumante ne réagit pas lorsque Maria lui plaqua une main brûlante sur les lèvres.
Juste avant qu'il ne sombre dans l'évanouissement, Dean entendit un son à glacer le sang. Une sirène d'incendie résonnait sur toutes les villes, son hurlement strident sautant de toit en toit afin de mener ce cri jusqu'au bout des rues les plus reculées. La plainte se répéta plusieurs fois avant que Dean ne perde connaissance.
* * *
Ploc...ploc...ploc, le bruit des gouttes explosant sur sa joue le réveilla, il n'ouvrit pas les yeux mais sortit seulement de sa léthargie. Il passa sa main sur son visage, et sentit ses doigts s'imbiber d'une substance poisseuse lorsqu'ils passèrent sur sa joue. Cela ressemblait à une épaisse confiture au toucher, mais il s'en dégageait une âcre odeur qui lui brûlait les narines à petit feu. Une chaleur réconfortante s'étendait sur ses jambes, il voulut les remuer et réalisa qu'elles étaient entravées. Il ouvrit les yeux pour voir pourquoi, et l'enfer se présenta à lui : murs pervertis d'une couche de rouille, sols entachés de sang dégoulinant du plafond comme d'une vaste et sale blessure qu'on lui aurait fait, vitres teintés de soufre laissant apercevoir un décor à faire frémir les diables. Dean ne put détacher son regard de l'infernale scène, comme atteint d'une curiosité morbide, qu'avait-il bien pu se passer ? Où était Maria ? Où était-il lui ? Les choses grotesques qu'il voyait étaient comme une obscène insulte faite au bon sens et à la norme. De quelle caverne obscure sortait cet enfer ? De quelles velues entrailles, de quelle cervelle démente ?
Résolu à sortir de là, Dean sortit de sa torpeur interrogative pour tenter de se dégager. Lorsqu'il porta ses mains à ses jambes, une grimace de dégoût s'imprima sur son visage, ses doigts étaient souillés d'un sang épais presque noir, c'était donc ça qu'il avait sur la joue, qui lui tombait dessus du plafond. Cette remarque lui donna une nouvelle force pour tenter de se tirer d'ici. Il examina le bas de son corps : ses jambes étaient prises dans un sac de chairs visqueuses et moites. Il tira sur ses jambes pour tenter de les dégager de ce tas immonde, la viande s'accrochait à ses cuisses comme les ventouses d'une pieuvre à sa proie. Surmontant sa répulsion, il se servit de ses mains poisseuses pour tenter de tirer le sac vers le bas, tout en bougeant les jambes de manière à ce que le sac perde de son adhérence. Il réussit au bout de quelques minutes, puant la charogne et dégouttant de sang, mais libre de ses mouvements.
...Et maintenant, il était libre oui, mais si c'était pour être libre d'explorer un tel enfer de sang, de pourriture, de rouille, mieux valait rester bloqué par un tas de viande fétide. Mais il fallait bien faire quelque chose, donc Dean mit un pied devant l'autre et regarda autour de lui. La déchéance avait élevé son temple impie dans ce cauchemar, là où l'on trouvait auparavant la vie, la progression, l'accueil, la douceur, l'avancée, le mûrissement, on ne voyait maintenant plus que mort, agonie, peur, répulsion, régression et perversion. La chaise de la cuisine était devenue un instrument de torture aux dures barres métalliques pointues, ce n'était plus un meuble accueillant, mais un engin de mort. Les fenêtres recouvertes de cette poussière de sang ; le soufre ; rendait une image meurtrière. Le lit de la chambre s'était changé en un cercueil de douleur, les barreaux soutenant le matelas s'étant étirés au dessus de celui-ci pour former des piques ondulant dans les airs, comme de cruelles vipères prêtes à déchiqueter quiconque s'allongerait sous elles.
Un hurlement retentit dans le salon, le cri fit frémir Dean, parcourant tous ses os en déferlantes de terreur. La peur nichée dans son estomac comme un chaton craintif auprès de sa mère, il avançant à pas tremblants vers le salon. Une fois là, il comprit que le bruit venait du téléviseur, l'écran de celui-ci montrait des familles en pleurs en face de cadavres défigurés. Les gros plans sanglants succédaient aux vues d'ensemble de charniers immenses, le tout orné de cris et de sons évoquant des brisements de vertèbres. Il chercha vainement la télécommande afin de faire cesser ce programme éc½urant, mais ne trouva rien.
Il ne pouvait rester là, au milieu de ce mobilier devenu un danger de chaque instant, avec ces cris et ces images horribles. Se tournant vers la porte d'entrée, il remarqua que la poignée n'était plus. A sa place trônait une gueule béante, garnie de crocs acérées et dégoulinante de bave. Un rugissement sourd venait de cette monstrueuse bouche. Dean se dit qu'il ne valait mieux pas en approcher, mais comment passer cette porte et son gardien bestial ? S'il semblait aussi affamé, c'est qu'il avait faim, il fallait donc le nourrir. Dean détacha les lacets d'une de ses chaussures, puis prit celle-ci dans sa main. Le grotesque de la situation ne l'empêcha pas de mener son idée à terme et il lança la chaussure vers la porte. Une langue noirâtre et humectée de salive sortit instantanément pour saisir l'objet au vol puis l'amener vers les crocs afin que ceux-ci le broie. Le travail de la bouche provoquait un bruit humide de masticage, tandis que son repas était méthodiquement mis en pièces, disparaissant petit à petit vers le fond enténébré de la monstrueuse gorge. Remit de son étonnement, Dean en profita pour percuter de l'épaule la cloison visqueuse de la porte, celle-ci s'ouvrit sur le coup, privée de la vigilance de son garde. L'égaré s'écarta rapidement du danger de l'entrée en s'engouffrant dans le couloir.
Il dut surmonter une nouvelle fois son effroi, le corridor qui s'ouvrait devant lui ressemblait plus à une gorge monstrueuse qu'à un couloir. Une puissante odeur de cadavre l'assaillit, lui tenaillant les sens. Les parois écarlates et charnelles substituaient chaleur, formes mouvantes et viscosité à la froideur géométrique de la platitude fonctionnelle des couloirs habituels. Les murs s'animaient au rythme d'une sourde pulsation démoniaque, des rainures dans les cloisons se gorgeant et se déchargeant de sang au fil de cette respiration gargantuesque. Les relents de charogne semblaient suivre la cadence de ce cycle, la fragrance de mort déferlant dans les corridors dans des souffles fétides. Le passage se rétrécissait et s'agrandissait au gré de cette vie nourrie de mort. Il semblait perdu dans un dédale d'entrailles gigantesques, chaudes et mouvantes. Il s'avança vers l'endroit où devait se trouver l'escalier, le gosier descendait bien, mais les marches ne se trouvaient plus sur le sol, mais au plafond. Pour arriver à l'étage inférieur, Dean devait glisser sur le sol afin d'arriver en bas, glisser sur cette chair spongieuse. Toucher cette viande humide de sang, allonger ses jambes dans la fange puante. Aussi forte qu'était sa répulsion, il se devait de la combattre, il n'allait tout de même pas rester ici les bras croisés tandis que les fleuves des Enfers déversaient leur substance malsaine dans la fragile bulle de la réalité.
Il prit une grande respiration, par la bouche, puis allongea ses jambes et se laissa glisser, les yeux fermés, jusqu'en bas. Pas si terrible que ça, il était déjà plein de sang depuis qu'il avait enlevé le sac de viande de ses jambes de toute manière. Il ouvrit les paupières puis regarda aux alentours ; toujours le même décor ignoble. Maintenant il s'agissait de retrouver la sortie afin de s'échapper de l'immeuble, il verrait bien si l'extérieur avait subi la même métamorphose. Mais comment trouver quoi que ce soit ici ? J'ai déjà trouvé l'escalier, c'est un début. Un plan, voilà ce qu'il fallait trouver, un plan de l'immeuble. Mais trouverait-il un plan dans ce cauchemar ? Quoi qu'il en soit, il décida d'avancer, le rez-de-chaussée ne pouvait s'étendre démesurément, il finirait bien par trouver la sortie.
* * *
Maria détestait la descente du long et obscur boyau qui l'amenait chaque fois au sous-sol. Après que la sirène eut retentit, la transformation avait opérée et le un passage s'était creusé dans les intestins du bâtiment ; le piège se refermait et elle n'avait plus qu'à jouer ce rôle qu'elle avait déjà tant endossé. Il ne fallait seulement pas que l'homme meurt de peur au milieu de sanglant décor, il ne lui servirait plus à rien ainsi. La chute fut sans surprise, comme d'accoutumée. Elle tomba sur un tas poussiéreux de peaux parcheminées, puis se dirigea d'emblée vers le vaste passage qui s'ouvrait droit devant elle. Le couloir était d'un aspect cartésien, constitué de murs d'obsidienne noire comme la nuit, il continuait tout du long sans aucune aspérité à sa surface. Aucune rainure, aucune démarcation, seulement cette sombre surface immuable et sans âge encadrant la progression de ceux qui foulaient le chemin.
Maria avançait, ses longs cheveux blonds se balançaient au doux rythme de ses souples enjambées, retombant en cascades d'or dans le creux de son dos à chaque pas, avant que leurs vapeurs mordorées ne s'élèvent dans les airs comme autant de particules de splendeur ; aussi éblouissantes qu'éphémères. Sa beauté était aussi constante qu'une flamme était immobile, ses charmes aussi mouvants que les langues de feu d'un brasier et ses attraits aussi passagers que la chaleur d'un incendie. Son visage arborait parfois le flamboiement d'une ardeur mystérieuse, et d'autres fois semblait aussi terne qu'une branche noircie dans les fumées d'agonie d'un feu éteint.
Elle atteint l'extrémité du couloir, où trônait un ascenseur. À son approche, les portes de l'élévateur s'entrouvrirent dans un long gémissement métallique, jetant un linceul de lumière jaunâtre sur quelques mètres. Elle monta dans la cabine, puis les portes se refermèrent sur elle comme les lèvres d'un amant, un baiser annonçant la suite du spectacle. La machine remonta dans un bruit d'engrenages rouillés, aidée par ses tendons d'acier.
* * *
Un grondement sourd montait des entrailles de l'immeuble, presque imperceptible. Transmis par la molle chair des murs, le bruit se fit entendre de Dean. Mais celui-ci ne prenait plus attention aux bruits déments de l'endroit, il ne souhaitait qu'une seule chose : trouver une sortie. Il tournait en rond depuis des dizaines de minutes au rez-de-chaussée, incapable de se frayer un chemin dans la jungle intestine. Il ne savait si l'endroit s'étalait sur des centaines de mètres ou si c'était lui qui tournait en rond, le mouvement perpétuel des murs, des sols, des plafonds, l'empêchaient de trouver des repères visuels. Il était rouge de sang, sentait la mort et était exténué à force d'enfoncer ses pas dans la bouillie sanguinolente qui servait de sol. Il en avait assez.
Il s'apprêtait à parcourir une autre galerie suintante, lorsque qu'une voix humaine l'appela, la dernière chose qu'il se serait attendu à entendre ici :
- Dean ! Dean ! Vous êtes là ? J'ai peur, pitié, quelqu'un !
- Quoi...Maria !? Vous êtes ici ?
- Ah vous voilà ! Venez m'aider, je suis coincée !
- J'arrive !
La voix de Maria semblait venir de derrière, il se dirigea donc par là, en prenant garde de ne pas mettre le pied dans une des nombreuses flaques de sang qui jonchaient le sol. Mais il s'arrêta. Que pouvait bien faire cette femme ici ? Elle est bloquée comme moi je l'ai été en haut, pas la peine de se monter la tête. Peut-être bien, mais n'empêche que ça paraissait un peu gros. Mais vu la situation où il était déjà, Dean se dit que ça ne pouvait être pire, et puis au moins il ne serait plus seul dans cette horreur. Il reprit donc sa marche vers le croisement qu'il voyait au bout du couloir. Il se demanda d'ailleurs comment est-ce qu'il pouvait voir quoi que ce soit ici, d'où pouvez bien venir la lumière ? Encore un mystère incompréhensible... Elle semblait venir de partout et de nulle part à la fois, comme une lueur diffuse sans réelle origine. Comme si l'immeuble n'était en fait qu'un gigantesque abat-jour pourpre, éclairé par quelque colossale ampoule.
Il arrive au croisement, hésitant sur la direction à prendre :
- Dean, vous êtes toujours là !?
- Oui, oui, j'arrive !
Façon de parler, il n'était plus aussi sûr qu'il y a une minute sur la provenance de la voix de Maria, tout comme la lumière des couloirs, elle venait de toutes les directions et d'aucune. Ses échos rebondissaient mollement sur la chair rose des murs, perdant au passage leur direction d'origine. Comment savoir où aller dans ce cas là ? Il eut une idée, peut-être serait-elle inefficace, mais il fallait bien essayer quelque chose :
- Maria ? Continuez à me parler, je n'arrive pas à savoir où vous êtes !
- Dean ?... Oui d'accord, je vais parler, continuez à marcher, je ne suis pas loin, venez, venez !
La voix de Maria continua à guider Dean, comme un papillon attirée par la lumière. « Droite ! » , Dean prit la branche du couloir à sa droite, tandis que la voix se faisait de plus en plus précise, de plus en plus forte, de plus en plus proche. Finalement il retrouva Maria. Il comprit pourquoi elle n'avait pu se libérer toute seule. Le sac de viande qui entravait les jambes de Dean s'était placé autre part sur Maria. Il lui couvrait tout le haut du visage, lui laissant seulement la bouche libre. De plus ses mains étaient prises dans la gelée morbide du mur contre lequel elle était adossée. Elle n'aurait jamais pu sortir de là toute seule.
- Dean, Dean !? Vous êtes là ? Oh mon dieu où êtes-vous !!?
Dean sortit de son observation muette pour lui répondre :
- Je suis là, ne paniquez pas, je vais vous sortir de là d'accord ?
- Dépêchez-vous, je n'arrive pas à respirer avec cette...chose sur la tête !
Il s'approcha de Maria, se demandant comment s'y prendre pour la libérer. Lui retirer le tas de chair qui occultait son visage ne serait d'aucune utilité, il devait libérer les mains de Maria afin qu'elle puisse bouger. Ensuite ils pourraient s'occuper du sac informe sanguinolent, et puis il valait mieux qu'elle puisse courir si jamais un danger se présentait. Dans cet endroit étranger aux normes, tout devait être envisagé. Il devait réagir rapidement, prendre une décision. Il empoigna le bras droit de Maria avec sa main droite et plaça un pied contre le mur afin de prendre appui dessus lorsqu'il tirerait. Il essaya de contrôler son rythme cardiaque, de se détacher du mouvement incessant de l'environnement, de ces bruits étranges, afin de fournir le maximum d'effort. Il tira un coup sec tout en enfonçant son pied gauche dans la chair du mur, tous ses muscles tendus. Sa tentative fut vaine, le poignet de Maria restait inexorablement figé dans la cloison écarlate. Il réessaya, avant de tomber sur le sol tandis que Maria se débattait toujours inutilement.
- Arrêtez de bouger ! Je ne peux rien faire comme ça, lui dit-il en tentant de se remettre sur pieds.
- Tu n'y arriveras jamais de cette façon, tu dois tirer sur mes deux bras à la fois...viens te mettre devant moi et saisis-moi.
- D'accord, mais ne bougez pas.
Il se releva puis vint se placer devant Maria, cherchant la meilleure position à adopter pour avoir le maximum de force. Il posa d'abord ses mains sur le haut de ses bras et arc-bouta une de ses jambes vers l'arrière, mais cela n'eut aucun effet.
- Viens plus près..., lui glissa Maria, mets tes mains aussi loin que tu peux sur mes bras, tu dois pouvoir tirer tout en exerçant ta force le plus près possible de l'endroit où sont prises mes mains.
Dean hocha la tête, oubliant qu'elle ne pouvait toujours rien voir. Il s'approcha à nouveau, puis se plaqua petit à petit contre elle, le plus doucement qu'il put. Il sentait la peau de Maria contre la sienne, elle avait la douceur d'une pêche et en avait même le parfum. Dean se demanda comment il pouvait sentir cette odeur à travers les murailles de senteurs nauséabondes érigées par la construction putréfiée. Son torse effleura la poitrine de Maria, qui se soulevait au rythme de la respiration calme de celle-ci, Dean se sentit infiniment maladroit. La fantomatique lumière relevait les traits harmonieux du visage qui lui faisait face, les lèvres de Maria légèrement entrouvertes laissaient passer un filet d'air, il sentait ce souffle chaud lui caresser la joue, comme la main suave d'une amante. Son rythme cardiaque s'emballa sous ce galop de sensations, chaque nouvel étourdissement de ses sens le plongeait un peu plus dans la confusion, dans l'abandon de sa conscience, il ne se laissait plus porter que par des vagues de frissons charnels, des courants de chaleur qui lui incendiaient les veines, jusqu'au bout des doigts. Il pouvait sentir le battement de son c½ur se répercuter dans chaque partie de son être, tout du long de cet océan bouillonnant.
Quand il fut sûr d'avoir une prise optimale, il banda ses muscles de toutes ses forces, et Maria fut libérée de son sanglant carcan. Elle lui passa les bras autour du cou, en le remerciant, se plaquant contre lui. Elle posa son visage sur son épaule droite, ses cheveux d'or venant se déverser de toutes parts sur le corps de Dean. Il sentit la fragrance envoûtante qui exhalait de sa chevelure, véritable bouffée vivifiante, fraîche comme une pluie matinale. Ce fut seulement lorsqu'ils se détachèrent que Dean se remémora ces paroles : « Tu n'as pas voulu de mon amour ? Tu auras donc ma haine. ». Comment une telle incarnation de la splendeur pouvait-elle émettre de la haine, tout dans ses traits évoquait l'harmonie, la beauté et l'amour. Une si jolie femme était-elle capable d'une seule méchanceté ? Une telle perfection esthétique pouvait-elle cacher la plus infime noirceur derrière son charmant éclat ? La simple esquisse de cette hypothèse semblait outrepasser toute raison aux yeux de Dean.
Maria le fixait, ses grands yeux le regardant de haut en bas, comme une pâtisserie appétissante. De ses lèvres s'échappèrent une nouvelle fois des paroles de feu :
- Et maintenant, tu ne veux pas de moi ?
Dean fut surpris, mais pas tant que ça, il aurait dû s'y attendre. Chaque fibre de son être lui criait de se jeter sur Maria, les câbles de son désir était tendus à leur paroxysme, son envie lui incendiait les sens comme de vastes coulées de magma dévalant le versant d'un volcan en éruption. Des nuées ardentes, nuages sulfureux d'appétit charnel, brûlait sa raison. Son crâne lui semblait n'être plus qu'une braise incandescente. Mais il répondit :
- Non.
Il ne voulait pas, pas ici, pas avec elle. Cette femme était très désirable, plus qu'aucune de celles qu'il n'avait jamais vues et sûrement davantage que toute celle qu'il verrait. Mais c'était un être fragile, une âme déchirée. Et du fond de sa conscience, aux frontières de la perception, il pouvait sentir sur quel équilibre précaire elle reposait, il pouvait percevoir la déchirure évidente qui la meurtrissait, et il ne voulait pas se laissait aveugler par les feux de son désir. Il préférait se contenter d'admirer la perfection esthétique de son physique, plutôt que de consumer son admiration dans un acte de concupiscence. Il voulait qu'elle demeure un symbole de la beauté à l'état pure dans son esprit, il ne voulait bafouer cette magnifique idole dans la crasse du sexe. Il ne souhaitait entacher le beau marbre de cette statue à l'harmonie angélique. Plutôt que de creuser la déchirure de son âme en passant à l'acte, il préférait l'aider à redresser son équilibre psychique par un soutien désintéressé, en admirant seulement la beauté de son corps, et peut-être plus tard la beauté de son âme. En attendant, il ne souhaitait pas s'approcher davantage d'elle, il l'aiderait s'il le fallait, il serait là pour la soutenir. Mais il éteindrait ses envies charnelles pour épargner sa conscience des fumées d'une telle consumation physique. Il ne ferait rien :
- Non, je ne veux pas de toi. On doit partir maintenant.
* * *
Maria semblait connaître parfaitement chaque recoin de cet infernal dédale, elle se dirigeait couloir après couloir, comme attirée par un souffle invisible. C'est tout du moins ce qu'observait Dean. Depuis qu'ils s'étaient rejoints, ils ne s'étaient pas arrêtés une seule fois, elle les guidait avec une assurance à toute épreuve.
Aussi étrange que soit ce lieu, Dean finissait par s'en lasser. Toujours les mêmes couloirs sanglants, les mêmes flaques écarlates, le même mouvement éc½urant de l'édifice. Il avait fini par s'y habituer et n'attendait plus qu'ils trouvent la sortie...si sortie il y avait. Maria lui avait dit qu'ils pourraient sortir par le rez-de-chaussée, il ne lui avait pas demandé comment elle avait appris cela. Mais d'après la détermination qu'on lisait sur le visage de Maria, elle semblait savoir où elle allait, et tant mieux pour lui. Ce cauchemar commençait à durer un peu trop à son goût.
Alors qu'ils arpentaient les couloirs, il vit une entaille se dessiner dans le mur à sa gauche, Maria semblait n'avoir rien remarqué et continua à avancer. Dean s'arrêta pour observer la déchirure qui s'agrandissait de plus en plus, révélant l'une après l'autre les couches de chairs qui constituaient le mur. Il jeta un coup d'½il sur Maria, qui avait presque atteint un coude dans le boyau. Il l'appela et lui dit de venir regarder. La sombre blessure s'étendait maintenant sur toute la hauteur du mur, à l'intérieur on voyait les fibres d'immenses muscles se délier dans une odieuse cacophonie de sons visqueux.
- Qu'est ce que... commença Maria
Elle affichait une expression étonnée, alors qu'elle avait semblé nullement alertée par le décor de la construction gastrique.
La dernière couche musculeuse laissa apparaître une nouvelle cloison. Une sorte de toile organique, qui avait l'apparence d'une peau. Une peau sombre et à l'odeur éc½urante, qui commença à se déchirer à partir du bas, dans un bruit de toile lacérée. L'ouverture ainsi créée laissait voir le monde extérieur. Il avait commencé à neiger. Un courant d'air froid vint se mêler à l'atmosphère viciée, moite, des couloirs de sang. Des flocons figuraient le mouvement de ce souffle glacé, suivant la courbe de l'air. La brèche s'étendait maintenant sur plusieurs mètres, elle donnait directement sur la rue. Sur la rue, son gris et froid bitume, ses formes constantes, régulières. Elle arborait un duvet de neige au lieu de son drap bitumé. Son inflexible nature et sa perfection froide s'ouvraient à eux. Ils étaient libres.
Mais restaient encore dans le couloir, les pieds baignant dans une mare de sang.
- On y va ? demanda Dean.
Maria considérait l'extérieur d'un regard énigmatique, elle se tourna vers Dean et lui répondit après avoir pris une grande inspiration, comme ayant longuement réfléchi :
-...Oui, d'accord. Je ne pensais pas qu'on pourrait sortir par ici, mais j'imagine que l'essentiel est qu'on se soit enfin échappés d'ici !
Elle lui prit la main tout en finissant sa phrase, l'entraînant à l'extérieur. Leurs pas laissaient des meurtrissures ensanglantées sur la pâle neige. Une vague de cristaux éthérés se déversait sur la ville, épaississant continuellement la couche argentée. Un seul flocon ne bougeait pas, un immense et immobile flocon ; la lune, qui dominait le ciel de son blafard éclat.
Maria arrêta de marcher et lâcha la main de Dean, se tournant vers lui :
- Bon, tu vas partir maintenant ?
Dean la regarda, la vaporeuse lumière qui émanait de la neige donnait un teint céleste au visage de Maria, elle avait les traits d'un ange. Des flocons se déposaient dans sa chevelure, diamants éphémères reposant sur un chef d'½uvre doré. Ses yeux le dévisageaient, et l'espace d'un instant, alors qu'il se perdait dans le puits de ses pupilles, il crut voir deux lunes opalescentes à la place de ses prunelles ; puis elles redevinrent bleues, toutes rétractées sous l'effet de la lumineuse neige.
- Il faudrait que je m'en aille oui. Cet endroit est trop...étrange. Incompréhensible, je vais oublier tout ça bien vite une fois que je serai loin d'ici. De tels évènements ne peuvent survivre dans la mémoire d'un homme normal.
Alors qu'il parlait, des flocons de neige s'amassaient derrière lui, s'animant dans un mouvement circulaire, seul Maria pouvait le voir. Les cristaux s'agglomérèrent, puis se solidifièrent, avant qu'on puisse voir la forme d'un véhicule s'esquisser dans ce tourbillon glacial. Finalement, la voiture de Dean fut reconstituée, reposant là où il l'avait laissé, sans aucune trace de changement.
Dean hésitait à partir. Il avait vécu quelque chose ici, et bien que cette ville soit d'une étrangeté inquiétante, il s'y était senti bien, parfois. Ces rues enneigées et silencieuses, ces bâtiments aveugles, géants habillés de glace ; tout cela avait un charme. Et ce n'était rien à côté de la splendeur de Maria, elle occultait même la lumière de l'astre lunaire, magnifique déesse sur son tapis poudreux. A chaque fois qu'il plongeait ses yeux dans ceux de Maria, il lui semblait tout à la fois sentir son c½ur transi de froid et dévoré par les flammes. Des bouffées de vapeurs bouillantes arpentaient son corps dès qu'elle était près de lui, tandis qu'au plus profond de son âme, il sentait la morsure acérée du blizzard. Il l'aimait, c'était pour ça qu'il l'aimait. Ce n'était pas une femme terne, grise, mais un être resplendissant, pouvant arborer les teintes vives d'une âme enflammée et flamboyante ou, comme maintenant, le beau visage de la fermeté tempérée, des traits de marbre cernant un regard d'un bleu plus pur que le plus clair des ciels. Elle renfermait en elle toutes les représentations de la beauté, toutes les idées qu'on pouvait se faire de la splendeur s'illustrait sur son visage de rêve. Le charme d'une rivière se retrouvait dans ses yeux limpides, les flammes dansantes d'un feu animaient ses cheveux d'or, le blanc éclat de la lune s'affirmait dans les doux traits de son visage tandis que la lumière solaire se répandait sur sa peau sucrée. Elle pouvait être tout et rien, elle changeait de la noirceur la plus insondable à la plus éclatante pureté. C'était cette complexité inconnue, cette infinitude de possibilités qui alimentait la passion de Dean. Mais qui le terrorisait de même. Cette femme était effrayante d'inconstance, même si sa beauté restait toujours aussi fascinante. Il avait peur d'elle, cette femme ambivalente provoquait des sentiments contradictoires chez lui, il l'adorait, mais il ne pouvait saisir toute l'étendue de son être. Et cette vaste inconnue l'effrayait, il ne savait pas quoi à se tenir. Elle est était aussi incompréhensible que magnifique, tout aussi changeante que l'aspect d'un ciel crépusculaire.
Il ne pouvait rester près d'elle, près de cette femme en perpétuelle métamorphose, son esprit n'était pas assez souple pour supporter cela, il ne s'en sentait ni la force, ni le courage. Il prit sa décision.
- Je vais m'en aller, dit-il à Maria.
Il jeta un coup d'½il derrière lui et aperçut la voiture, fidèle au poste. La voix cristalline de Maria lui coula en dedans comme une source d'eau fraîche, éclaboussant tous les recoins de son âme :
- D'accord, pars donc.
Elle s'approcha de lui, et l'étreignit une dernière fois. Ils étaient la seule chaleur dans ce décor hivernal et monotone. Dean lui rendit son étreinte, voulant cristalliser tout ce qu'il savait d'elle, tout ce qu'il pensait d'elle dans cet unique enlacement. Il respira une dernière fois le parfum de ses cheveux, l'arôme fruité qu'exhalait sa peau, puis il la quitta.
Tandis qu'il roulait, la brume effaçait la route derrière son passage, engloutissant à jamais cette voie vers Silent Hill. Elle reposait à nouveau dans le silence et la nuit, comme toujours.
Dean rêve encore quelque fois de Maria, de cette ultime étreinte. Avait-il fait le bon choix ? Il ne le saurait jamais. Mais le spectre de cette rencontre errerait dans les méandres de sa conscience jusqu'au terme de son existence, ranimant chaque fois des senteurs spectrales, ou quelque esquisse fantomatique d'une beauté à jamais perdue.
"Route 19-8 ?" La langue de bitume inconnue se frayait un court chemin à travers les moutons brumeux qui peuplaient l'horizon. Encore une route qu'il ne connaissait pas... Ca faisait bien deux heures que Dean était complètement perdu dans ce dédale de goudron. Pas un seul panneau pour indiquer une quelconque ville, pas de station-essence, pas de motel, rien. Juste cette route uniforme et ce songe de brume qui entourait tout, tuant les couleurs et donnant des contours insaisissables aux objets. Il ne se souvenait même plus où il avait perdu le fil de sa route, était-ce après avoir passé Bangor ? Avant ? Pas moyen de s'en souvenir. La radio ne transmettait que grésillements depuis un bon bout de temps, et sa carte routière ne lui était d'aucune aide, il n'y avait rien qui puisse l'aider à se situer dans cette brume. "Cette brume... Il n'y a personne ici ou quoi ? Bon... c'est rien...je suis perdu, ça arrive à n'importe qui. "
Dean appuya une énième fois sur l'interrupteur de l'autoradio, le crépitement métallique se fit de nouveau entendre. Il enfonça la touche pour le faire taire. Le tapis goudronneux ne cessait de se dérouler sous ses roues, et toujours aucun signe de vie. Il n'y avait même pas de barrières sur le côté de la voie. Et il voyait toujours le même tableau morose se dessiner au-delà de la route, des champs recouverts d'un linceul de brume à perte de vue, soit pas à plus d'une quinzaine de mètres au vu de l'épaisseur du rideau éthéré. Parfois, il discernait la forme incertaine d'un arbre, mais l'aspect était tellement altéré que ça aurait tout aussi bien pu être un arbre qu'une antenne de télé-communication.
Soudain, un panneau fut livré à sa vue par les mains vaporeuse de ce monde de brume, un panneau à l'aspect moderne mais tout entaché de rouille, comme ayant passé des années en bord de mer. Il indiquait : « Silent Hill vous accueille ». "Silent Hill ... ? C'est quoi encore ça ? Où-est-ce que tu t'es fourré Dean ? Pas grave, au moins je suis arrivé quelque part..." <.i> Après avoir bien lu l'indication, il lança sa voiture à travers les nappes de brouillard, l'éclat rouge sang de ses feux arrière disparut dans l'étreinte insensible de la brume tandis qu'il approchait de la ville.
* * *
Des néons affriolants, des liqueurs se déversant en cascades troubles dans des verres crasseux puis des gosiers arides, des éclats de rire avinés, une odeur mêlée de tabac, d'alcool et de sueur, et ces filles se déhanchant pour une poignée de poison en billets ; le "Heaven's Night".
Elle se prépare, ça va être son tour. Exhiber sa chair aux yeux lubriques des ivrognes de la ville, les voir fantasmer sans pouvoir toucher l'objet de leurs noirs désirs. Tout ça pour un petit tas de dollars puant l'alcool et le sexe. Tous les samedis soirs c'est la même chose. Maria monte sur la piste, se frotte au « pole », regarde ces poivrots éc½urants, sent leurs regards chargés de sexe glisser sur sa chair dénudée. C'est leur moment de détente du week-end, un petit bout de fantasme dans leur quotidien morose, un bout de paradis au "Heaven's Night", avec ses anges dansant dans la pénombre, à la lueur rougeâtre de l'enseigne du comptoir. On approche du songe le temps de glisser un billet dans la petite tenue, mais on ne touche pas." Je hais ça, pourtant chaque samedi c'est pareil, comme une droguée qui prend sa dose, qui sait que c'est mauvais, mais qui ne peut pas s'en empêcher... " Un dernier rehaussement de bretelles, et Maria sort des « coulisses », le coin minable aménagé entre la fenêtre qui donne sur la cour arrière et la porte des chiottes.
Ça y est, Vince a mis sa musique, elle envoûte toujours les clients, maintenant elle bouge devant eux et remarque comme toujours l'étincelle d'envie bestiale dans leurs yeux humides. Deux, trois billets, ce sera tout pour ce soir, elle sort sous les applaudissements amollis de son public loqueteux.
L'heure de la sortie, son show est fini, elle peut rentrer, il n'y a plus qu'à prendre l'argent chez le patron. Elle se dirige vers la porte craquelante de son « bureau », le chef compte la recette de la semaine dernière, ses doigts graisseux maniant avec habilité les billets, qui viennent se lover autour de ces boudins comme un serpent qui entoure un tronc d'arbre humide. Il lève ces minuscules yeux porcins sur le visage de Maria, son front est baigné de sueur et l'homme tout entier semble graissé à l'huile, tellement sa peau luit sous la lumière jaunâtre de l'unique lampe éclairant la pièce. "Une frite en costard..."
- Ah Maria ! Alors comment c'était ce soir ?
- Comme d'habitude Bill, comme d'habitude...
- Bien. Tu sais, ma proposition tient toujours, ton spectacle est très demandé par nos clients, et donc si tu veux te mettre à temps plein ici, tu pourrais te faire une bonne réputation tu sais... Et un bon tas de blé bien sûr.
- Écoute, je n'ai pas vraiment envie de bavarder là, alors passe-moi ma paye et on verra peut-être ça une autre fois.
- C'est toi la patronne Maria ! Mais n'oublie pas que la porte t'es grande ouverte, tu ferais un tabac ici tous les soirs !
- Si tu vous le dites...allez, j'y vais.
- A samedi prochain !
Maria prit une grande bouffée d'air frais une fois sortie du bar. Le froid nocturne contrastait agréablement avec la chaleur moite et enfumée du Heaven's. Personne dans les rues, la ville était aussi déserte que silencieuse. Ses pas résonnaient dans l'air stérile de la nuit, unique vaguelette sur le lac du silence nocturne. Sur le trottoir, une télévision projetait des éclats de lumière, illumination muette. Elle passa devant l'hôpital Brookhaven, géant endormi aux fenêtres aveugles. Puis, elle tourna à gauche à l'angle de "Rendell St." , afin d'arriver aux "Wood Side Apartment". Un torrent de lumière accompagné d'un bruit de moteur brisa la glace nocturne, une voiture venait de franchir l'angle de la rue, Maria n'en avait jamais croisé à cette heure là.
* * *
Les phares de la voiture éclairèrent une silhouette sur le trottoir, Dean désespérait de trouver quelqu'un à qui s'adresser à cette heure-là. Il s'arrêta près de sa rencontre nocturne, en s'approchant il remarqua que c'était une femme." Il ne faut pas l'effrayer, un gars qui aborde une fille en pleine rue, à cette heure là, ça pourrait lui faire peur..." Les phares de la voiture lançaient un épieu lumineux dans la rue enténébrée, la fumée du pot d'échappement s'élevait en paresseux volutes dans les airs. Le murmure rauque du véhicule était le seul bruit qui agitait l'artère, palpitante sous l'effet de ce ronronnement métallique.
La femme ne bougeait pas, scrutant sa voiture du regard. Elle était emmitouflée dans son épais manteau, comme une petite fille dans ses draps. Dean baissa sa vitre, et se composa le sourire le plus avenant dont il était capable.
- Salut, euh, vous pouvez m'aider ? Je suis perdu...
- Ah oui ?
- Oui, je...euh, j'ai perdu ma route il y a plusieurs heures. Je suis passé par je ne sais où, il y avait tout le temps de la brume, je n'y voyais rien. Maintenant je me retrouve ici, vous pouvez m'aider à me situer ?
- Vous savez lire les panneaux comme tout le monde non ? Vous êtes à Silent Hill.
Le nom tomba comme une pierre au fond d'un lac. Dean regardait fixement la femme, comme si la route vers la sortie était inscrite sur son visage. Il coupa le contact et sortit. En s'approchant d'elle, il remarqua son beau visage. Un rayon lune éclairait ses traits, sa chevelure avait l'apparence d'un ample tissu argenté, des reflets métalliques miroitant tout du long. Deux opales plantées dans des creux d'obsidienne figuraient ses yeux, lançant des traits étincelants à chaque regard.
- Écoutez, je n'ai absolument aucune idée d'où je suis, alors si vous voulez bien m'aider, c'est pas de refus. Si je vous ennuie, j'irai voir ailleurs c'est tout. J'imagine que vous n'êtes pas la seule personne qui habite cette ville.
Les yeux de Maria cillèrent deux, trois fois, puis elle lui répondit d'une voix devenue soudainement chaleureuse, les paroles jaillissant de sa gorge embrasée comme autant de langues de feu.
- Ah mais je te taquinais juste, gros malin. Bien sûr que je vais t'aider, si c'est ce que tu veux. Mais je n'ai pas vraiment envie de rester ici en pleine nuit, viens avec moi. Je pourrai mieux t'expliquer une fois qu'on sera bien au chaud, autour d'un café.
- Et bien, si ça ne vous dérange pas...
- Mais bien sûr que ça ne me dérange pas, si je te le propose c'est que ça me fait plaisir. Allez, ce n'est pas en restant planté là que tu sortiras d'ici, suivez moi.
- Ok, on prend ma voiture ?
- Non, non. Pas besoin, j'habite tout près d'ici, laisse-la ici, tu reviendras la chercher...plus tard.
-Bon, très bien. Mais je dois vous dire que je n'ai pas vraiment l'intention de m'éterniser ici.
- Ne vous en faites pas, je comprends très bien. Personne n'aimerait rester longtemps dans cette ville.
Dean acquiesça puis regarda une dernière fois sa voiture, afin de ne pas oublier où il la laissait. "Rendell Street... C'est noté". Il rejoignit la femme aux paroles de flammes, puis ensemble ils tournèrent à gauche au bout de la rue, en direction des appartements. Quand Dean eut le dos tourné, la lune braqua ses rayons d'argent sur la voiture. Peu à peu, la teinte rouge de la carrosserie s'étiola sous l'effet des gris faisceaux, puis les vitres se couvrirent d'une pellicule flétrie, disparaissant sous la poussière de l'Oubli semée par la grande borgne du firmament. Le véhicule prit les teintes fanées du passé, le coloris décoloré du souvenir, et finit par s'évanouir dans les airs, sous le souffle d'un vent sans odeur. La rue reprit son aspect immuable, redevint imperturbable comme la surface encrée d'un lac. Le silence épousa les formes des bâtiments, le gris linceul lunaire se coucha sur lui et "Rendell Street" fut de nouveau comme elle avait toujours été. Morte.
* * *
Noir ; lumière blafarde, escalier gémissant, porte délavée ; l'appartement de Maria. Dean et elle entrèrent, elle ferma la porte derrière lui, doucement. Un ensemble fonctionnel de pièces, la vaisselle bien rangée en pile dans des placards alignés au dessus de la cuisinière comme neuve.
- C'est propre chez vous...
- Je fais ce que je peux. Je suis contente que ça vous plaise, on ne peut pas dire que j'ai souvent de la visite. Bon, attendez-moi là, je vais voir si je retrouve une carte de la région ou quelque chose comme ça.
Une fois seul, Dean observa d'un peu plus près. Le papier peint commençait à jaunir dans les coins, quelques taches graisseuses jonchaient le sol près du four. Une fine couche de poussière servait de duvet aux meubles du salon. Elle semblait vivre seule, "étrange pour une si jolie fille". L'atmosphère entière transpirait la sueur glaciale de la solitude ; un unique coussin sur le sofa, une chaise esseulée sous la blanche table, Maria seule sur les photos au mur.
Elle revint, les mains vides.
- Je ne comprends pas, je ne retrouve rien. Impossible de mettre la main sur un plan du coin, je ne sais vraiment pas où est-ce que j'ai pu ranger ça. Je les ai peut-être laissés au...au bureau. Je suis désolée...
- Ah c'est dommage ça, je ne vais pas pouvoir repartir si je n'ai pas un moyen de me situer.
- Oh, tu restes ?
- Non je n'ai pas dis ça, je dis juste que je vais devoir chercher quelqu'un d'autre ou je ne sais pas, faire un saut à la mairie. Vous avez bien une mairie ici ?
- Oui. Mais j'avais compris que vous vouliez rester.
- Et bien, vous avez dû mal entendre.
- Oui c'est sûrement ça. On entend pas très bien dans mon appartement, enfin ce n'est pas forcément un inconvénient. On n'entend absolument pas les voisins, ni quoi que ce soit d'autre d'ailleurs. Je suis tranquille ici.
- Je vois ça, mais justement, vous n'êtes pas un peu trop tranquille ? Je veux dire, vous ne vous ennuyer pas ici, sans personne à vos côtés ?
- ...Comment t'as deviné ?
- Ah euh, et bien. A vrai dire je suis un peu gênée de vous avoir dit ça. C'est que j'ai, disons quelques prédispositions en ce qui concerne la clairvoyance. Mais ne vous en faites pas, je suis incapable de lire dans les pensées ou ce genre de choses stupides qu'on voit dans les dessins animés.
- C'est qu'on se croit malin en plus, hé gros bêta, je te faisais marcher ! Le joli corps de Maria fut secoué par un rire franc. Dean afficha une mine déconfite.
- Aaah..ah..ahaha ! Mais oui...j'avais deviné bien sûr !
Maria arrêta soudainement son rire enfantin, puis se tourna vers Dean, le fixant dans les yeux d'un regard soudain plein de promesses, les joues empourprées par le désir.
- Tu ne veux pas rester ici ce soir ?
- Que...Comm...vous voulez répéter ?
- Non laissez tomber, je n'ai rien dit.
- Ah si excusez-moi, vous avez dit quelque chose ! C'était même plutôt important à ce que je sais.
- Pourquoi vous faites le gêné si vous insistez pour que je répète alors ?
- C'est que...vous m'avez pris un peu par surprise, il faut bien le dire.
- Et tu voudrais me prendre tout court, toi ?
- Quoi !? Vous...vous n'êtes pas sérieuse là ?
- Je le suis, si tu veux que je le sois...
- Bon écoutez, je ne vous connais pas, et je ne suis pas ici pour...pour ça !
- T'as tort, tu sais pas ce que tu rates mon grand. Enfin... Maria fixa la fenêtre du regard, absorbée dans ses pensées, elle se retourna subitement, la voix radoucie. Je vous demande pardon...je ne sais pas trop ce qu'il m'a pris...Je suis fatigué vous savez. Café ?
Dean regarda Maria les yeux ébahis, se demandant s'il devait aussitôt sortir d'ici ou s'il allait oublier ce qu'elle venait de lui dire. Il rassembla ses esprits et redressa le dos.
- Oui, je veux bien.
Maria lui répondit avec un grand sourire qui illumina son visage, maintenant animé d'un charme enfantin. Elle alla chercher une chaise dans sa chambre et la déposa de l'autre côté de la table. Dean s'assit, en profitant pour détendre son corps endolori par le voyage en voiture. Maria mit de l'eau à bouillir, de la fumée et de la chaleur se répandirent dans la cuisine, elle alluma la télévision ; l'appartement prit une toute autre teinte, maintenant animé par la discussion entre Dean et Maria, par les couleurs et le bruit du poste ainsi le joyeux glougloutement de l'eau sur le feu. On s'attendait presque à entendre les rires d'innocents d'enfants jouant dans la chambre. Dean alla s'asseoir sur le canapé, en face de la télévision. Maria lui parlait tout en surveillant l'eau en train de chauffer, appuyée contre la cuisinière :
- Alors, qu'est-ce que vous faites dans le coin...tiens je ne connais même pas votre prénom !
- Oh, moi c'est Dean. Et bien, je vous l'ai déjà dit, je suis perdu. Ce n'est pas vraiment le genre d'endroit dans lequel j'irai en temps normal.
- Et vous avez bien raison... Je m'appelle Maria, Maria Townshend. Et vous alliez où, avant de vous perdre ?
Dean détourna le regard pour le fixer sur la télévision :
- Je devais prendre un bateau.
- Ah...pourquoi un bateau ? C'est bien plus simple de voyager en avion non ?
- Oui, il n'y a aucun doute. Mais se déplacer en navire permet certaines choses que ne peuvent offrir les avions.
- Ah bon ? Je suis curieuse de savoir ça, quel avantage peut bien donc avoir un bateau, lent et inconfortable, sur un vol de ligne ?
- Tout dépend des goûts, Maria. En bateau on peut (Dean fixe la casserole pleine d'eau)...profiter du voyage. C'est long oui, mais on apprécie plus. On prend l'air, on sent le mouvement des vagues, le navire qui tangue au gré des vagues, comme nos misérables vies sous la houle du Destin...
- Oh, mais c'est que Dean est poète ! Pourquoi êtes-vous si mélancolique, dites-moi ?
- Non. Je ne vous connais pas. Et puis je trouve ça indiscret de déballer ma vie à la première inconnue venue, je ne suis pas un gars dans ce genre et vous avez sûrement mieux à faire que de m'entendre raconter ma vie.
- Oui vous avez sûrement raison...Comme m'occuper de ces cafés par exemple !
Maria tourna un des boutons de la plaque chauffante, puis le bouillonnement liquide s'estompa peu à peu. Elle s'empara de la casserole, ses mains enveloppées dans d'épais gants de cuisine. L'eau brûlante s'écoula dans les tasses au fond déjà tapissé de grains noirâtres. Le liquide prit une teinte sombre, le sol blanc de la tasse disparut sous les flots de ténèbres, comme si elles avaient emplies la cuisine et étouffées son carrelage laiteux. Maria s'adressa d'une voix enjouée à Dean :
- Sucre ?
- Non, je ne mets rien dans mon café, s'il vous plaît.
- Ça ne me pose pas problème Dean. Voilà, ils sont prêts !
Elle prit les deux tasses, une dans chaque main, puis en tendit une à Dean qui était toujours sur le canapé. Elle s'assit à côté de lui, les doigts lovés autour de sa tasse à la chaleur réconfortante. Ils fixèrent tout deux l'écran lumineux en sirotant leur boisson. Maria jetait quelques regards sur Dean, lorsqu'elle pensait qu'il ne remarquerait rien. Elle était contente qu'il soit là, cela mettait un peu de vie chez elle. Pour cette soirée au moins, elle se sentirait moins seule, peut-être même que cela lui donnerait envie d'approcher un peu plus les hommes, qui sait ? Elle n'avait pas envie de finir comme une vieille esseulée dans un appartement aussi grisaillant que ses cheveux. Et même si son boulot au Heaven's ne lui donnait pas une belle image de la gente masculine, ils n'étaient certainement pas tous comme ça. A l'image de trèfles à quatre feuille noyés dans la masse de leurs cousins tricéphales (sexe, argent, pouvoir), il y en avait qui méritaient d'être cueillis. Oui, certains en valait la peine, la plupart étaient bons à jeter au fond d'un lac par une nuit sans lune. Mais pourrait-elle en croiser un un jour, une telle chance se rencontrait elle plus d'une fois en une vie ?
Maria revint à elle, du café renversé sur ses mains et sa jupe. Dean la fixait, les yeux grands ouverts. :
- Ca vous arrive souvent !?
-De...de quoi ?
- Comment ça de quoi ? Je parle de...de votre crise là ! Vous n'êtes pas nette ! On parlait et là vous vous figez, les yeux dans le vide, en faisant trembler votre tasse dans tous les sens !
Maria regardait Dean, puis elle se mit à fondre en larmes. Elles roulaient sur ses tendres joues, comme autant de gouttelettes de rosée sur la plus verte des plantes. Elle lui adressa des paroles entrecoupées de sanglots bruyants.
- Oh je n'en peux...peux plus. C'est facile pour...pour vous ! Vous ne savez pas...pas ce que je vis ! Toute seule i-ici, tout le temps. Les mêmes éclats de lune, les mêmes couloirs vi-vides ! Laissez-moi ! Vous êtes méchant, vous êtes mauvais !
Elle détourna le regard puis alla à la fenêtre regarder au dehors, les larmes toujours tièdes sur sa peau. La lune faisait miroiter son regard livide dans ces joyaux émotifs, perlant sur la plus délicate des pierres. Les larmes aux teintes d'argent s'écrasaient sur le carrelage, liquide en fusion se modelant sur la blanche enclume, battue par le marteau forgé dans la tristesse de Maria. Dean ne savait que faire, il était gêné d'avoir provoqué cette situation, mais il sentait bien que cette femme était « spéciale ». L'écran de télévision s'était éteint, comme pour plonger la pièce dans l'obscurité à ce moment précis. Et la grande Parque du Temps continuait son ½uvre infinie d'étouffement des minutes, coupant le fil des secondes et tissant avec ces lambeaux des toiles de souvenirs, tandis que les sanglots de Maria filaient une ambiance mélancolique dans la pièce soudainement exiguë, comme trop étroite pour contenir tant d'émotions.
Quand quelques Heures furent envolées, Maria se détourna de la vitre, allégée de manière éphémère de ses chagrins, pareille au soleil qui vient percer un moment entre les nuages pour retourner presque aussitôt dans son drap grisaillleux. Le regard de la femme fut aussi acéré et brûlant que le sont les ardents rayons de l'astre solaire. Les traits flamboyants qu'envoyaient ses yeux enflammèrent la chétive enveloppe charnelle de Dean. La voix de feu de Maria alluma un foyer incandescent dans la poitrine de l'homme :
- Alors, tu as eu ce que tu voulais non ? Tu m'as vu faible, implorant de l'aide, gémissant des plaintes dans l'air froid de la Nuit. Et tu as aimé, car c'est ce qu'aime tous les hommes, si nous nous montrons faibles, ils se sentent forts. Quoi de mieux pour raviver la flamme de leur orgueil, que les braises mouillées de nos chagrins passant le seuil de leurs oreilles ? La vanité enflammée vous donne de biens piètres ailes, tout juste bonne à vous porter jusqu'à quelque mont courageux sur lequel vous vous empressez de planter un drapeau de satisfaction. Car vous ne nous aidez pas pour aider, mais vous aidez pour vous prouver que vous pouvez aider, et pour nous prouver que cette aide nous est indispensable. Mais c'est faux, pauvre fou. Je vais te montrer ma vraie nature, et la tienne par la même occasion. Tu n'as pas voulu de mon amour ? Tu auras donc ma haine.
Dean ne pouvait détacher son regard de Maria, pleine de feu. Tout comme la danse des flammes attise l'attention de l'esprit, les mouvements d'incendie que faisait Maria en s'approchant de Dean le captivait. Il ne pouvait détourner son attention de ce brasier vivant, calcinant tout autant sa rétine de son aspect flamboyant que son esprit avec ses paroles brûlantes de rage. L'esprit de Dean n'était plus qu'une loque fumante, asphyxié par la fumée de l'incandescence de ses sens. Sa pensée s'étouffait dans cette vapeur ardente, sa conscience se consumait dans un foyer embrasé, recroquevillée sur elle-même comme un bout de journal froissé se calcinant entre des bouts de bois carbonisés. Ainsi, cette braise fumante ne réagit pas lorsque Maria lui plaqua une main brûlante sur les lèvres.
Juste avant qu'il ne sombre dans l'évanouissement, Dean entendit un son à glacer le sang. Une sirène d'incendie résonnait sur toutes les villes, son hurlement strident sautant de toit en toit afin de mener ce cri jusqu'au bout des rues les plus reculées. La plainte se répéta plusieurs fois avant que Dean ne perde connaissance.
* * *
Ploc...ploc...ploc, le bruit des gouttes explosant sur sa joue le réveilla, il n'ouvrit pas les yeux mais sortit seulement de sa léthargie. Il passa sa main sur son visage, et sentit ses doigts s'imbiber d'une substance poisseuse lorsqu'ils passèrent sur sa joue. Cela ressemblait à une épaisse confiture au toucher, mais il s'en dégageait une âcre odeur qui lui brûlait les narines à petit feu. Une chaleur réconfortante s'étendait sur ses jambes, il voulut les remuer et réalisa qu'elles étaient entravées. Il ouvrit les yeux pour voir pourquoi, et l'enfer se présenta à lui : murs pervertis d'une couche de rouille, sols entachés de sang dégoulinant du plafond comme d'une vaste et sale blessure qu'on lui aurait fait, vitres teintés de soufre laissant apercevoir un décor à faire frémir les diables. Dean ne put détacher son regard de l'infernale scène, comme atteint d'une curiosité morbide, qu'avait-il bien pu se passer ? Où était Maria ? Où était-il lui ? Les choses grotesques qu'il voyait étaient comme une obscène insulte faite au bon sens et à la norme. De quelle caverne obscure sortait cet enfer ? De quelles velues entrailles, de quelle cervelle démente ?
Résolu à sortir de là, Dean sortit de sa torpeur interrogative pour tenter de se dégager. Lorsqu'il porta ses mains à ses jambes, une grimace de dégoût s'imprima sur son visage, ses doigts étaient souillés d'un sang épais presque noir, c'était donc ça qu'il avait sur la joue, qui lui tombait dessus du plafond. Cette remarque lui donna une nouvelle force pour tenter de se tirer d'ici. Il examina le bas de son corps : ses jambes étaient prises dans un sac de chairs visqueuses et moites. Il tira sur ses jambes pour tenter de les dégager de ce tas immonde, la viande s'accrochait à ses cuisses comme les ventouses d'une pieuvre à sa proie. Surmontant sa répulsion, il se servit de ses mains poisseuses pour tenter de tirer le sac vers le bas, tout en bougeant les jambes de manière à ce que le sac perde de son adhérence. Il réussit au bout de quelques minutes, puant la charogne et dégouttant de sang, mais libre de ses mouvements.
...Et maintenant, il était libre oui, mais si c'était pour être libre d'explorer un tel enfer de sang, de pourriture, de rouille, mieux valait rester bloqué par un tas de viande fétide. Mais il fallait bien faire quelque chose, donc Dean mit un pied devant l'autre et regarda autour de lui. La déchéance avait élevé son temple impie dans ce cauchemar, là où l'on trouvait auparavant la vie, la progression, l'accueil, la douceur, l'avancée, le mûrissement, on ne voyait maintenant plus que mort, agonie, peur, répulsion, régression et perversion. La chaise de la cuisine était devenue un instrument de torture aux dures barres métalliques pointues, ce n'était plus un meuble accueillant, mais un engin de mort. Les fenêtres recouvertes de cette poussière de sang ; le soufre ; rendait une image meurtrière. Le lit de la chambre s'était changé en un cercueil de douleur, les barreaux soutenant le matelas s'étant étirés au dessus de celui-ci pour former des piques ondulant dans les airs, comme de cruelles vipères prêtes à déchiqueter quiconque s'allongerait sous elles.
Un hurlement retentit dans le salon, le cri fit frémir Dean, parcourant tous ses os en déferlantes de terreur. La peur nichée dans son estomac comme un chaton craintif auprès de sa mère, il avançant à pas tremblants vers le salon. Une fois là, il comprit que le bruit venait du téléviseur, l'écran de celui-ci montrait des familles en pleurs en face de cadavres défigurés. Les gros plans sanglants succédaient aux vues d'ensemble de charniers immenses, le tout orné de cris et de sons évoquant des brisements de vertèbres. Il chercha vainement la télécommande afin de faire cesser ce programme éc½urant, mais ne trouva rien.
Il ne pouvait rester là, au milieu de ce mobilier devenu un danger de chaque instant, avec ces cris et ces images horribles. Se tournant vers la porte d'entrée, il remarqua que la poignée n'était plus. A sa place trônait une gueule béante, garnie de crocs acérées et dégoulinante de bave. Un rugissement sourd venait de cette monstrueuse bouche. Dean se dit qu'il ne valait mieux pas en approcher, mais comment passer cette porte et son gardien bestial ? S'il semblait aussi affamé, c'est qu'il avait faim, il fallait donc le nourrir. Dean détacha les lacets d'une de ses chaussures, puis prit celle-ci dans sa main. Le grotesque de la situation ne l'empêcha pas de mener son idée à terme et il lança la chaussure vers la porte. Une langue noirâtre et humectée de salive sortit instantanément pour saisir l'objet au vol puis l'amener vers les crocs afin que ceux-ci le broie. Le travail de la bouche provoquait un bruit humide de masticage, tandis que son repas était méthodiquement mis en pièces, disparaissant petit à petit vers le fond enténébré de la monstrueuse gorge. Remit de son étonnement, Dean en profita pour percuter de l'épaule la cloison visqueuse de la porte, celle-ci s'ouvrit sur le coup, privée de la vigilance de son garde. L'égaré s'écarta rapidement du danger de l'entrée en s'engouffrant dans le couloir.
Il dut surmonter une nouvelle fois son effroi, le corridor qui s'ouvrait devant lui ressemblait plus à une gorge monstrueuse qu'à un couloir. Une puissante odeur de cadavre l'assaillit, lui tenaillant les sens. Les parois écarlates et charnelles substituaient chaleur, formes mouvantes et viscosité à la froideur géométrique de la platitude fonctionnelle des couloirs habituels. Les murs s'animaient au rythme d'une sourde pulsation démoniaque, des rainures dans les cloisons se gorgeant et se déchargeant de sang au fil de cette respiration gargantuesque. Les relents de charogne semblaient suivre la cadence de ce cycle, la fragrance de mort déferlant dans les corridors dans des souffles fétides. Le passage se rétrécissait et s'agrandissait au gré de cette vie nourrie de mort. Il semblait perdu dans un dédale d'entrailles gigantesques, chaudes et mouvantes. Il s'avança vers l'endroit où devait se trouver l'escalier, le gosier descendait bien, mais les marches ne se trouvaient plus sur le sol, mais au plafond. Pour arriver à l'étage inférieur, Dean devait glisser sur le sol afin d'arriver en bas, glisser sur cette chair spongieuse. Toucher cette viande humide de sang, allonger ses jambes dans la fange puante. Aussi forte qu'était sa répulsion, il se devait de la combattre, il n'allait tout de même pas rester ici les bras croisés tandis que les fleuves des Enfers déversaient leur substance malsaine dans la fragile bulle de la réalité.
Il prit une grande respiration, par la bouche, puis allongea ses jambes et se laissa glisser, les yeux fermés, jusqu'en bas. Pas si terrible que ça, il était déjà plein de sang depuis qu'il avait enlevé le sac de viande de ses jambes de toute manière. Il ouvrit les paupières puis regarda aux alentours ; toujours le même décor ignoble. Maintenant il s'agissait de retrouver la sortie afin de s'échapper de l'immeuble, il verrait bien si l'extérieur avait subi la même métamorphose. Mais comment trouver quoi que ce soit ici ? J'ai déjà trouvé l'escalier, c'est un début. Un plan, voilà ce qu'il fallait trouver, un plan de l'immeuble. Mais trouverait-il un plan dans ce cauchemar ? Quoi qu'il en soit, il décida d'avancer, le rez-de-chaussée ne pouvait s'étendre démesurément, il finirait bien par trouver la sortie.
* * *
Maria détestait la descente du long et obscur boyau qui l'amenait chaque fois au sous-sol. Après que la sirène eut retentit, la transformation avait opérée et le un passage s'était creusé dans les intestins du bâtiment ; le piège se refermait et elle n'avait plus qu'à jouer ce rôle qu'elle avait déjà tant endossé. Il ne fallait seulement pas que l'homme meurt de peur au milieu de sanglant décor, il ne lui servirait plus à rien ainsi. La chute fut sans surprise, comme d'accoutumée. Elle tomba sur un tas poussiéreux de peaux parcheminées, puis se dirigea d'emblée vers le vaste passage qui s'ouvrait droit devant elle. Le couloir était d'un aspect cartésien, constitué de murs d'obsidienne noire comme la nuit, il continuait tout du long sans aucune aspérité à sa surface. Aucune rainure, aucune démarcation, seulement cette sombre surface immuable et sans âge encadrant la progression de ceux qui foulaient le chemin.
Maria avançait, ses longs cheveux blonds se balançaient au doux rythme de ses souples enjambées, retombant en cascades d'or dans le creux de son dos à chaque pas, avant que leurs vapeurs mordorées ne s'élèvent dans les airs comme autant de particules de splendeur ; aussi éblouissantes qu'éphémères. Sa beauté était aussi constante qu'une flamme était immobile, ses charmes aussi mouvants que les langues de feu d'un brasier et ses attraits aussi passagers que la chaleur d'un incendie. Son visage arborait parfois le flamboiement d'une ardeur mystérieuse, et d'autres fois semblait aussi terne qu'une branche noircie dans les fumées d'agonie d'un feu éteint.
Elle atteint l'extrémité du couloir, où trônait un ascenseur. À son approche, les portes de l'élévateur s'entrouvrirent dans un long gémissement métallique, jetant un linceul de lumière jaunâtre sur quelques mètres. Elle monta dans la cabine, puis les portes se refermèrent sur elle comme les lèvres d'un amant, un baiser annonçant la suite du spectacle. La machine remonta dans un bruit d'engrenages rouillés, aidée par ses tendons d'acier.
* * *
Un grondement sourd montait des entrailles de l'immeuble, presque imperceptible. Transmis par la molle chair des murs, le bruit se fit entendre de Dean. Mais celui-ci ne prenait plus attention aux bruits déments de l'endroit, il ne souhaitait qu'une seule chose : trouver une sortie. Il tournait en rond depuis des dizaines de minutes au rez-de-chaussée, incapable de se frayer un chemin dans la jungle intestine. Il ne savait si l'endroit s'étalait sur des centaines de mètres ou si c'était lui qui tournait en rond, le mouvement perpétuel des murs, des sols, des plafonds, l'empêchaient de trouver des repères visuels. Il était rouge de sang, sentait la mort et était exténué à force d'enfoncer ses pas dans la bouillie sanguinolente qui servait de sol. Il en avait assez.
Il s'apprêtait à parcourir une autre galerie suintante, lorsque qu'une voix humaine l'appela, la dernière chose qu'il se serait attendu à entendre ici :
- Dean ! Dean ! Vous êtes là ? J'ai peur, pitié, quelqu'un !
- Quoi...Maria !? Vous êtes ici ?
- Ah vous voilà ! Venez m'aider, je suis coincée !
- J'arrive !
La voix de Maria semblait venir de derrière, il se dirigea donc par là, en prenant garde de ne pas mettre le pied dans une des nombreuses flaques de sang qui jonchaient le sol. Mais il s'arrêta. Que pouvait bien faire cette femme ici ? Elle est bloquée comme moi je l'ai été en haut, pas la peine de se monter la tête. Peut-être bien, mais n'empêche que ça paraissait un peu gros. Mais vu la situation où il était déjà, Dean se dit que ça ne pouvait être pire, et puis au moins il ne serait plus seul dans cette horreur. Il reprit donc sa marche vers le croisement qu'il voyait au bout du couloir. Il se demanda d'ailleurs comment est-ce qu'il pouvait voir quoi que ce soit ici, d'où pouvez bien venir la lumière ? Encore un mystère incompréhensible... Elle semblait venir de partout et de nulle part à la fois, comme une lueur diffuse sans réelle origine. Comme si l'immeuble n'était en fait qu'un gigantesque abat-jour pourpre, éclairé par quelque colossale ampoule.
Il arrive au croisement, hésitant sur la direction à prendre :
- Dean, vous êtes toujours là !?
- Oui, oui, j'arrive !
Façon de parler, il n'était plus aussi sûr qu'il y a une minute sur la provenance de la voix de Maria, tout comme la lumière des couloirs, elle venait de toutes les directions et d'aucune. Ses échos rebondissaient mollement sur la chair rose des murs, perdant au passage leur direction d'origine. Comment savoir où aller dans ce cas là ? Il eut une idée, peut-être serait-elle inefficace, mais il fallait bien essayer quelque chose :
- Maria ? Continuez à me parler, je n'arrive pas à savoir où vous êtes !
- Dean ?... Oui d'accord, je vais parler, continuez à marcher, je ne suis pas loin, venez, venez !
La voix de Maria continua à guider Dean, comme un papillon attirée par la lumière. « Droite ! » , Dean prit la branche du couloir à sa droite, tandis que la voix se faisait de plus en plus précise, de plus en plus forte, de plus en plus proche. Finalement il retrouva Maria. Il comprit pourquoi elle n'avait pu se libérer toute seule. Le sac de viande qui entravait les jambes de Dean s'était placé autre part sur Maria. Il lui couvrait tout le haut du visage, lui laissant seulement la bouche libre. De plus ses mains étaient prises dans la gelée morbide du mur contre lequel elle était adossée. Elle n'aurait jamais pu sortir de là toute seule.
- Dean, Dean !? Vous êtes là ? Oh mon dieu où êtes-vous !!?
Dean sortit de son observation muette pour lui répondre :
- Je suis là, ne paniquez pas, je vais vous sortir de là d'accord ?
- Dépêchez-vous, je n'arrive pas à respirer avec cette...chose sur la tête !
Il s'approcha de Maria, se demandant comment s'y prendre pour la libérer. Lui retirer le tas de chair qui occultait son visage ne serait d'aucune utilité, il devait libérer les mains de Maria afin qu'elle puisse bouger. Ensuite ils pourraient s'occuper du sac informe sanguinolent, et puis il valait mieux qu'elle puisse courir si jamais un danger se présentait. Dans cet endroit étranger aux normes, tout devait être envisagé. Il devait réagir rapidement, prendre une décision. Il empoigna le bras droit de Maria avec sa main droite et plaça un pied contre le mur afin de prendre appui dessus lorsqu'il tirerait. Il essaya de contrôler son rythme cardiaque, de se détacher du mouvement incessant de l'environnement, de ces bruits étranges, afin de fournir le maximum d'effort. Il tira un coup sec tout en enfonçant son pied gauche dans la chair du mur, tous ses muscles tendus. Sa tentative fut vaine, le poignet de Maria restait inexorablement figé dans la cloison écarlate. Il réessaya, avant de tomber sur le sol tandis que Maria se débattait toujours inutilement.
- Arrêtez de bouger ! Je ne peux rien faire comme ça, lui dit-il en tentant de se remettre sur pieds.
- Tu n'y arriveras jamais de cette façon, tu dois tirer sur mes deux bras à la fois...viens te mettre devant moi et saisis-moi.
- D'accord, mais ne bougez pas.
Il se releva puis vint se placer devant Maria, cherchant la meilleure position à adopter pour avoir le maximum de force. Il posa d'abord ses mains sur le haut de ses bras et arc-bouta une de ses jambes vers l'arrière, mais cela n'eut aucun effet.
- Viens plus près..., lui glissa Maria, mets tes mains aussi loin que tu peux sur mes bras, tu dois pouvoir tirer tout en exerçant ta force le plus près possible de l'endroit où sont prises mes mains.
Dean hocha la tête, oubliant qu'elle ne pouvait toujours rien voir. Il s'approcha à nouveau, puis se plaqua petit à petit contre elle, le plus doucement qu'il put. Il sentait la peau de Maria contre la sienne, elle avait la douceur d'une pêche et en avait même le parfum. Dean se demanda comment il pouvait sentir cette odeur à travers les murailles de senteurs nauséabondes érigées par la construction putréfiée. Son torse effleura la poitrine de Maria, qui se soulevait au rythme de la respiration calme de celle-ci, Dean se sentit infiniment maladroit. La fantomatique lumière relevait les traits harmonieux du visage qui lui faisait face, les lèvres de Maria légèrement entrouvertes laissaient passer un filet d'air, il sentait ce souffle chaud lui caresser la joue, comme la main suave d'une amante. Son rythme cardiaque s'emballa sous ce galop de sensations, chaque nouvel étourdissement de ses sens le plongeait un peu plus dans la confusion, dans l'abandon de sa conscience, il ne se laissait plus porter que par des vagues de frissons charnels, des courants de chaleur qui lui incendiaient les veines, jusqu'au bout des doigts. Il pouvait sentir le battement de son c½ur se répercuter dans chaque partie de son être, tout du long de cet océan bouillonnant.
Quand il fut sûr d'avoir une prise optimale, il banda ses muscles de toutes ses forces, et Maria fut libérée de son sanglant carcan. Elle lui passa les bras autour du cou, en le remerciant, se plaquant contre lui. Elle posa son visage sur son épaule droite, ses cheveux d'or venant se déverser de toutes parts sur le corps de Dean. Il sentit la fragrance envoûtante qui exhalait de sa chevelure, véritable bouffée vivifiante, fraîche comme une pluie matinale. Ce fut seulement lorsqu'ils se détachèrent que Dean se remémora ces paroles : « Tu n'as pas voulu de mon amour ? Tu auras donc ma haine. ». Comment une telle incarnation de la splendeur pouvait-elle émettre de la haine, tout dans ses traits évoquait l'harmonie, la beauté et l'amour. Une si jolie femme était-elle capable d'une seule méchanceté ? Une telle perfection esthétique pouvait-elle cacher la plus infime noirceur derrière son charmant éclat ? La simple esquisse de cette hypothèse semblait outrepasser toute raison aux yeux de Dean.
Maria le fixait, ses grands yeux le regardant de haut en bas, comme une pâtisserie appétissante. De ses lèvres s'échappèrent une nouvelle fois des paroles de feu :
- Et maintenant, tu ne veux pas de moi ?
Dean fut surpris, mais pas tant que ça, il aurait dû s'y attendre. Chaque fibre de son être lui criait de se jeter sur Maria, les câbles de son désir était tendus à leur paroxysme, son envie lui incendiait les sens comme de vastes coulées de magma dévalant le versant d'un volcan en éruption. Des nuées ardentes, nuages sulfureux d'appétit charnel, brûlait sa raison. Son crâne lui semblait n'être plus qu'une braise incandescente. Mais il répondit :
- Non.
Il ne voulait pas, pas ici, pas avec elle. Cette femme était très désirable, plus qu'aucune de celles qu'il n'avait jamais vues et sûrement davantage que toute celle qu'il verrait. Mais c'était un être fragile, une âme déchirée. Et du fond de sa conscience, aux frontières de la perception, il pouvait sentir sur quel équilibre précaire elle reposait, il pouvait percevoir la déchirure évidente qui la meurtrissait, et il ne voulait pas se laissait aveugler par les feux de son désir. Il préférait se contenter d'admirer la perfection esthétique de son physique, plutôt que de consumer son admiration dans un acte de concupiscence. Il voulait qu'elle demeure un symbole de la beauté à l'état pure dans son esprit, il ne voulait bafouer cette magnifique idole dans la crasse du sexe. Il ne souhaitait entacher le beau marbre de cette statue à l'harmonie angélique. Plutôt que de creuser la déchirure de son âme en passant à l'acte, il préférait l'aider à redresser son équilibre psychique par un soutien désintéressé, en admirant seulement la beauté de son corps, et peut-être plus tard la beauté de son âme. En attendant, il ne souhaitait pas s'approcher davantage d'elle, il l'aiderait s'il le fallait, il serait là pour la soutenir. Mais il éteindrait ses envies charnelles pour épargner sa conscience des fumées d'une telle consumation physique. Il ne ferait rien :
- Non, je ne veux pas de toi. On doit partir maintenant.
* * *
Maria semblait connaître parfaitement chaque recoin de cet infernal dédale, elle se dirigeait couloir après couloir, comme attirée par un souffle invisible. C'est tout du moins ce qu'observait Dean. Depuis qu'ils s'étaient rejoints, ils ne s'étaient pas arrêtés une seule fois, elle les guidait avec une assurance à toute épreuve.
Aussi étrange que soit ce lieu, Dean finissait par s'en lasser. Toujours les mêmes couloirs sanglants, les mêmes flaques écarlates, le même mouvement éc½urant de l'édifice. Il avait fini par s'y habituer et n'attendait plus qu'ils trouvent la sortie...si sortie il y avait. Maria lui avait dit qu'ils pourraient sortir par le rez-de-chaussée, il ne lui avait pas demandé comment elle avait appris cela. Mais d'après la détermination qu'on lisait sur le visage de Maria, elle semblait savoir où elle allait, et tant mieux pour lui. Ce cauchemar commençait à durer un peu trop à son goût.
Alors qu'ils arpentaient les couloirs, il vit une entaille se dessiner dans le mur à sa gauche, Maria semblait n'avoir rien remarqué et continua à avancer. Dean s'arrêta pour observer la déchirure qui s'agrandissait de plus en plus, révélant l'une après l'autre les couches de chairs qui constituaient le mur. Il jeta un coup d'½il sur Maria, qui avait presque atteint un coude dans le boyau. Il l'appela et lui dit de venir regarder. La sombre blessure s'étendait maintenant sur toute la hauteur du mur, à l'intérieur on voyait les fibres d'immenses muscles se délier dans une odieuse cacophonie de sons visqueux.
- Qu'est ce que... commença Maria
Elle affichait une expression étonnée, alors qu'elle avait semblé nullement alertée par le décor de la construction gastrique.
La dernière couche musculeuse laissa apparaître une nouvelle cloison. Une sorte de toile organique, qui avait l'apparence d'une peau. Une peau sombre et à l'odeur éc½urante, qui commença à se déchirer à partir du bas, dans un bruit de toile lacérée. L'ouverture ainsi créée laissait voir le monde extérieur. Il avait commencé à neiger. Un courant d'air froid vint se mêler à l'atmosphère viciée, moite, des couloirs de sang. Des flocons figuraient le mouvement de ce souffle glacé, suivant la courbe de l'air. La brèche s'étendait maintenant sur plusieurs mètres, elle donnait directement sur la rue. Sur la rue, son gris et froid bitume, ses formes constantes, régulières. Elle arborait un duvet de neige au lieu de son drap bitumé. Son inflexible nature et sa perfection froide s'ouvraient à eux. Ils étaient libres.
Mais restaient encore dans le couloir, les pieds baignant dans une mare de sang.
- On y va ? demanda Dean.
Maria considérait l'extérieur d'un regard énigmatique, elle se tourna vers Dean et lui répondit après avoir pris une grande inspiration, comme ayant longuement réfléchi :
-...Oui, d'accord. Je ne pensais pas qu'on pourrait sortir par ici, mais j'imagine que l'essentiel est qu'on se soit enfin échappés d'ici !
Elle lui prit la main tout en finissant sa phrase, l'entraînant à l'extérieur. Leurs pas laissaient des meurtrissures ensanglantées sur la pâle neige. Une vague de cristaux éthérés se déversait sur la ville, épaississant continuellement la couche argentée. Un seul flocon ne bougeait pas, un immense et immobile flocon ; la lune, qui dominait le ciel de son blafard éclat.
Maria arrêta de marcher et lâcha la main de Dean, se tournant vers lui :
- Bon, tu vas partir maintenant ?
Dean la regarda, la vaporeuse lumière qui émanait de la neige donnait un teint céleste au visage de Maria, elle avait les traits d'un ange. Des flocons se déposaient dans sa chevelure, diamants éphémères reposant sur un chef d'½uvre doré. Ses yeux le dévisageaient, et l'espace d'un instant, alors qu'il se perdait dans le puits de ses pupilles, il crut voir deux lunes opalescentes à la place de ses prunelles ; puis elles redevinrent bleues, toutes rétractées sous l'effet de la lumineuse neige.
- Il faudrait que je m'en aille oui. Cet endroit est trop...étrange. Incompréhensible, je vais oublier tout ça bien vite une fois que je serai loin d'ici. De tels évènements ne peuvent survivre dans la mémoire d'un homme normal.
Alors qu'il parlait, des flocons de neige s'amassaient derrière lui, s'animant dans un mouvement circulaire, seul Maria pouvait le voir. Les cristaux s'agglomérèrent, puis se solidifièrent, avant qu'on puisse voir la forme d'un véhicule s'esquisser dans ce tourbillon glacial. Finalement, la voiture de Dean fut reconstituée, reposant là où il l'avait laissé, sans aucune trace de changement.
Dean hésitait à partir. Il avait vécu quelque chose ici, et bien que cette ville soit d'une étrangeté inquiétante, il s'y était senti bien, parfois. Ces rues enneigées et silencieuses, ces bâtiments aveugles, géants habillés de glace ; tout cela avait un charme. Et ce n'était rien à côté de la splendeur de Maria, elle occultait même la lumière de l'astre lunaire, magnifique déesse sur son tapis poudreux. A chaque fois qu'il plongeait ses yeux dans ceux de Maria, il lui semblait tout à la fois sentir son c½ur transi de froid et dévoré par les flammes. Des bouffées de vapeurs bouillantes arpentaient son corps dès qu'elle était près de lui, tandis qu'au plus profond de son âme, il sentait la morsure acérée du blizzard. Il l'aimait, c'était pour ça qu'il l'aimait. Ce n'était pas une femme terne, grise, mais un être resplendissant, pouvant arborer les teintes vives d'une âme enflammée et flamboyante ou, comme maintenant, le beau visage de la fermeté tempérée, des traits de marbre cernant un regard d'un bleu plus pur que le plus clair des ciels. Elle renfermait en elle toutes les représentations de la beauté, toutes les idées qu'on pouvait se faire de la splendeur s'illustrait sur son visage de rêve. Le charme d'une rivière se retrouvait dans ses yeux limpides, les flammes dansantes d'un feu animaient ses cheveux d'or, le blanc éclat de la lune s'affirmait dans les doux traits de son visage tandis que la lumière solaire se répandait sur sa peau sucrée. Elle pouvait être tout et rien, elle changeait de la noirceur la plus insondable à la plus éclatante pureté. C'était cette complexité inconnue, cette infinitude de possibilités qui alimentait la passion de Dean. Mais qui le terrorisait de même. Cette femme était effrayante d'inconstance, même si sa beauté restait toujours aussi fascinante. Il avait peur d'elle, cette femme ambivalente provoquait des sentiments contradictoires chez lui, il l'adorait, mais il ne pouvait saisir toute l'étendue de son être. Et cette vaste inconnue l'effrayait, il ne savait pas quoi à se tenir. Elle est était aussi incompréhensible que magnifique, tout aussi changeante que l'aspect d'un ciel crépusculaire.
Il ne pouvait rester près d'elle, près de cette femme en perpétuelle métamorphose, son esprit n'était pas assez souple pour supporter cela, il ne s'en sentait ni la force, ni le courage. Il prit sa décision.
- Je vais m'en aller, dit-il à Maria.
Il jeta un coup d'½il derrière lui et aperçut la voiture, fidèle au poste. La voix cristalline de Maria lui coula en dedans comme une source d'eau fraîche, éclaboussant tous les recoins de son âme :
- D'accord, pars donc.
Elle s'approcha de lui, et l'étreignit une dernière fois. Ils étaient la seule chaleur dans ce décor hivernal et monotone. Dean lui rendit son étreinte, voulant cristalliser tout ce qu'il savait d'elle, tout ce qu'il pensait d'elle dans cet unique enlacement. Il respira une dernière fois le parfum de ses cheveux, l'arôme fruité qu'exhalait sa peau, puis il la quitta.
Tandis qu'il roulait, la brume effaçait la route derrière son passage, engloutissant à jamais cette voie vers Silent Hill. Elle reposait à nouveau dans le silence et la nuit, comme toujours.
Dean rêve encore quelque fois de Maria, de cette ultime étreinte. Avait-il fait le bon choix ? Il ne le saurait jamais. Mais le spectre de cette rencontre errerait dans les méandres de sa conscience jusqu'au terme de son existence, ranimant chaque fois des senteurs spectrales, ou quelque esquisse fantomatique d'une beauté à jamais perdue.